translationcollective

March 15, 2010

Une pincée de sucre, et tout s’adoucit…

Filed under: francais — translationcollective @ 2:25 pm

par flesh machine // ego te provoco // comrades

Depuis deux mois, la stratégie de contre-insurrection mise en œuvre par l’État grec après les événements de décembre est entrée dans une nouvelle phase : c’est aujourd’hui une stratégie de contre-insurrection totale. Si nous parlons de contre-insurrection et non de répression, c’est parce que la première, à la différence de la seconde, ne relève pas tellement de l’intervention militaire en tant que technologie politique et sociale visant à produire de l’adhésion, de la peur et du défaitisme. La stratégie de contre-insurrection ne vise pas à anéantir rapidement les insurgés, mais plutôt à réduire leur espace de vie : la contre-insurrection s’attaque aux dimensions conceptuelles, affectives et culturelles de l’insurrection. C’est une stratégie préventive qui a pour cible les nombreuses possibilités qui ont fleuri lors des événements de décembre.

Le principe de base de la contre-insurrection est d’un côté de «gagner les cœurs et les esprits» et d’un autre côté de «ne pas sortir le poisson hors de l’eau mais d’assécher la mer où les insurgés sont comme poissons dans l’eau». Et cela passe par la double technique de la dissociation et de l’union. Il s’agit d’isoler les insurgés des espaces des possibles qu’ils ont dégagés en décembre, d’isoler en eux leurs affinités politiques et sociales, d’isoler les insurgés pour que leur rencontre même soit impossible. De façon concomitante, il s’agit de fédérer les mécontents autour de la réforme en présentant l’insurrection comme un recul, et de finalement rallier la majeure part de la population à la répression, en figurant celle-ci comme le fait de gens empreints d’humanité, œuvrant du côté du peuple dans un grand souci d’efficacité.

I

La première étape lors d’une contre-insurrection est d’isoler de leur terrain d’action favorable les éléments incontrôlables au sein des insurgés. Un procédé qui s’applique dans le quartier d’Exarchia, à la franchise universitaire, sur l’avenue Patission jusqu’aux environs de la place d’Omonia et l’avenue Acharnon [L’avenue Patission est l’axe traditionnellement emprunté par les manifestations et où se déroulent la plupart des affrontements. L’École Polytechnique et la faculté d’économie d’Athènes se trouvent sur cette avenue ; Acharnon délimite la zone où résident la plupart des immigrants. Le long d’Acharnon se trouve la place Agios Panteleimonas où les néo-nazis terrorisent les migrants avec l’appui de la police.]. Le quartier d’Exarchia est perçu actuellement comme le foyer de rassemblement des éléments incontrôlables de la jeunesse — les anarchistes, les gauchistes et tous ceux qui, s’ils ne s’engagent pas dans des attaques violentes, ne leur sont pas très hostiles. Et c’est précisément sur ce terrain — de sympathie ou de tolérance — que l’appareil contre-insurrectionnel est mobilisé. Une première occupation par la police pendant trois jours du quartier en octobre a permis de démontrer la supériorité militaire de l’État, et sa capacité à déployer des forces plus grandes encore. Depuis cette occupation, le moindre incident provoque une invasion totalement disproportionnée où la visée principale n’est pas d’arrêter les fauteurs de troubles, mais plutôt de se livrer à une revanche collective sur quiconque pourrait se trouver sur place au même moment. Il s’agit d’une stratégie de guerre psychologique dont l’objectif est d’étouffer toute tolérance et/ou sympathie, et qui met en œuvre des procédés de (auto) contrôle sur les bases d’un calcul inversé de la relation entre l’incident et ses conséquences. Car il est certainement beaucoup plus simple de contenir un mécontentement «intérieur» que la peur de la répression, quand on ne parvient pas à arrêter les attaques qui ont lieu régulièrement dans la métropole athénienne.

Dans le même temps, le discours dominant sur la franchise universitaire [Selon la Constitution grecque, les universités constituent un sanctuaire que la police ne peut violer] a substitué à une lecture première faisant de celle-ci une base arrière pour la préparation des attaques une lecture la présentant comme un espace anomique que l’État et les universitaires doivent reconquérir. En d’autres termes, la franchise universitaire est présentée dans le discours comme un terrain à réoccuper dans sa totalité, et ce d’une façon continue — et non comme une institution qui produit des phénomènes isolés devant être contenus. Ainsi, le problème se situe plus du côté d’un travail dans le long terme, d’une situation permanente, et non du côté de régimes d’exception particuliers.

Les opérations de type psychologique menées tant à Exarchia qu’en matière de franchise universitaire ont été précédées par une opération de nettoyage social dans le centre d’Athènes et ses environs. Nettoyage social qui s’est articulé autour d’un contrôle des populations défavorisées et des migrants. La criminalisation de leurs rassemblements et la problématisation biopolitique de leur co-habitation posée en termes hygiénistes (comme dans le cas du squat d’Efeteio [Tribunal laissé à l’abandon près de la place Omonia, occupé par des migrants et évacué par la police aidée des néo-nazis au printemps dernier]) a au départ permis d’isoler des centres politique et économique les éléments les plus incontrôlables de l’insurrection. Puis il s’est agi, sous couvert du voile protecteur de la social-démocratie, d’assujettir des catégories particulières, notamment les migrants : par leur assimilation, en leur promettant la régularisation des enfants, le droit de vote aux élections municipales, la construction d’une mosquée à Athènes et en leur demandant même leur aide dans les commissariats de police [Le culte musulman est interdit à Athènes et dans la plupart des villes en Grèce ; les immigrants de la seconde génération n’ont aucun droit politique ; aucun immigrant, même s’il a des papiers, ne peut travailler dans la fonction publique]. Ceci constitue la méthode de contre-insurrection par excellence axée en premier lieu sur la neutralisation du terrain, qui a donné naissance aux concepts de collectivisation, et en second lieu sur la réunification imaginaire des catégories particulières via la récupération opérée par l’État démocratique.

II

À un second niveau, la contre-insurrection essaie de dissocier le mécontentement général de l’insurrection en tant que dynamique et en tant que possibilité, afin de le rallier à la réforme. L’invention d’un objectif pour les insurgés, et son unification à une restructuration systémique, les dépossède de tout but et fait de toutes leurs actions quelque chose de particulièrement incongru et inutile aux yeux de la population. L’obligation de répondre à des questions posées par l’ordre dominant lui-même constitue déjà la moitié du travail de la contre-insurrection. Cette stratégie s’illustre par exemple dans la rencontre entre des élèves et le ministre de l’Éducation. L’interprétation qui en a été faite en général était la suivante : l’explosion de violence était le résultat d’un déficit démocratique à l’école et la solution dépendait de l’élaboration d’un «nouveau contrat social» entre les élèves, les enseignants et le ministère. L’initiative du ministère de l’ordre public consistant à créer un «bureau de réclamation pour les victimes d’actes arbitraires» [Cette autorité devra supposément restreindre et condamner les actes de brutalité policière] participe de cette stratégie. La tactique centrale de toute stratégie contre-insurrectionnelle menée par la social-démocratie, c’est-à-dire la tentative de contenir un mécontentement largement répandu parmi la population (mécontentement qui selon l’État a été à l’origine des événements de décembre), est une technologie du pouvoir qui non seulement promet la réunion pacifiée des antagonismes sociaux et économiques, mais présente également l’insurrection comme la cause d’un recul, comme le masque qui empêche de voir le bout du tunnel.

Ce rôle d’acteur de la paix et du retour à la normale est joué par la gauche parlementaire, dont le cœur et l’esprit ont été du côté de l’État depuis des décennies. À travers une grille de lecture moralisatrice de la violence révolutionnaire, la gauche reprend tout son rôle dans la reproduction sociale en condamnant «la violence d’où qu’elle vienne», violence qui serait d’après elle le catalyseur primordial d’un retour imaginaire vers l’autoritarisme. Selon la gauche, tout acte de violence est par essence «un acte de violence gratuite», un acte commis par des militants de droite encagoulés devant être mis à l’écart soit par le biais de condamnations ou de manifestations, comme celle qui a été soutenue par le POSDEP (syndicat des professeurs d’université) [Le POSDEP est contrôlé par des syndicalistes de gauche qui ont appuyé une manifestation contre la violence. Manifestation qui n’a jamais eu lieu.]. Cette tactique, fondée sur une prise de distance équivalente par rapport à tout type de positions radicales, a trouvé son expression lorsque l’État a émis dans le même temps des mandats d’arrêt contre les trois anarchistes recherchés par la police et contre les agresseurs de K. Kouneva [Les trois anarchistes sont recherchés suite au braquage d’une banque, lors duquel Yannis Dimitrakis a été blessé par balle au moment de son arrestation. L’État les accuse de faire partie d’un supposé groupe anarchiste («les hommes en noir») qui serait impliqué dans des vols. L’État promet 600’000 euros par tête. Dans le même temps, le ministère a annoncé accorder une récompense d’un million d’euros à quiconque fournirait des informations permettant l’arrestation de l’agresseur de K. Kouneva, la syndicaliste indépendante employée dans une société de nettoyage qui avait été brûlée l’an dernier au visage par de l’acide.].

Cette injonction consistant à faire corps avec le système de valeurs de l’État, compris non pas en tant que sujétion à la loi et à l’ordre mais en tant que système de dialogue, de négociation et de compromis, isole le mécontentement largement répandu de ce qu’il peut réaliser réellement, et le transforme en l’expression d’une demande répétée d’inclusion dans le bourbier de la relation au Capital.

Idéalement, la contre-insurrection est une guerre qui ne connaîtrait aucune bataille réelle. Une guerre fondée sur l’isolement, l’assèchement, une guerre remportée grâce à l’agitation des instincts les plus conservateurs de la société, et la récupération de la grogne et de la protestation générales dans le cadre de la pacification et de la réforme.

III

En dernier lieu, la campagne de contre-insurrection a pour but de miner la cohérence et l’unité de l’insurrection, en mettant en œuvre une stratégie d’isolement allant d’une définition catégorielle des insurgés (sous l’angle social, politique ou psychologique…) à une coupure avec leurs propres vécus. D’un côté, on exige des insurgés qu’ils délaissent les identités mouvantes qu’ils ont créées en décembre — ce qui a déstabilisé toutes les identités alors existantes — et qu’ils s’enferment plutôt dans leurs postures initiales : l’élève doit rester un élève, l’anarchiste un anarchiste, l’immigrant un immigrant, le tox’ un tox’. Si des mondes différents se sont rencontrés en décembre dans les rues et se sont battus ensemble dans cette œuvre de destruction, ils ont prouvé que le renversement supposément impensable des catégories sociales est chose possible. Les frontières existant entre ces mondes doivent alors disparaître à jamais.

Par ailleurs, le récit moralisateur du ministère de l’ordre public au sujet des «enfants et des professeurs», des «hooligans et des politiques», des «émeutiers et des idéologues» ressort aussi de ce schéma tactique. Une part essentielle de cette logique consiste donc à amener une partie des insurgés à imposer d’eux-mêmes une dissolution ou à ramener le reste du groupe à la raison, selon un code moral ayant reçu l’approbation de l’État. Il s’agirait d’une attitude basée sur le «fair play» qui garantirait une inclusion des antagonismes de classe vers un retour à la normale sondé et contrôlé non pas tant par le Bureau pour la Protection du Régime que par les insurgés eux-mêmes. Ce contrôle des insurgés contre toute déterritorialisation de leurs pratiques, cet ascétisme de la patience et de l’espoir, ont été une technologie de sujétion centrale mise en œuvre par l’appareil de normalisation le plus efficace du siècle passé, appareil de normalisation qui s’appelle «la gauche».

Dans le même temps, la criminalisation de certains choix et de certaines pratiques est une tactique classique de la dépolitisation. Elle permet en effet de réprimer facilement tous ceux qui se sont engagés dans ces voies. Cependant, l’une des conditions nécessaires à la réalisation de cet exercice est de les isoler d’un milieu politique et social avec lequel ils sont liée. Cette recette a été couronnée de succès lors de l’été 2002 via la lobotomie pratiquée autour de la question de la mémoire sociale, et ce avec l’assentiment de la gauche [Lors de l’été 2002, après qu’une bombe a explosé dans les mains d’un homme d’âge moyen dans le port du Pirée, l’État a lancé une chasse à l’homme d’envergure qui a impliqué des dizaines de personnes appartenant au groupe «17 Novembre» qui pratiquait la guérilla urbaine. Le ministère de l’ordre public, sous l’impulsion du ministre de l’époque, Chrisochoidis, a alors dicté aux médias publics et privés la ligne à suivre. Il s’agissait de renverser la perception que la population avait des «guerilleros», perception qui leur était favorable, les actions des guerrilleros étant tout au moins tolérées. Il fallait faire de 17 Novembre un gang criminel et leur renier toute filiation avec la résistance aux Généraux et à la république collaborationniste qui a suivi.]. Les mandats d’arrêt émis aujourd’hui plus ou moins secrètement contre tous ceux qui sont accusés de participer à des «entreprises terroristes» [Ces mandats d’arrêt ont été émis depuis octobre, en lien avec La Conspiration des Cellules de Feu, un groupe pratiquant la guérilla urbaine] visent à contenir une population radicale et incontrôlable plus large.

D’un côté, ils ont pour objectif de forcer chacun à mener son propre examen de conscience afin de trouver en soi des éléments à charge éventuels, et d’un autre côté, de provoquer calme et soulagement chez ceux qui, faisant partie d’un groupe qui ne jouerait qu’un rôle politique mineur selon l’État, à savoir le groupe des «idéologues» et des «gens sérieux», ne pourraient être associés à certains groupes plus ciblés. Le ministère crée ainsi une atmosphère morbide où règnent la confession, la suspicion, la peur, voire l’indifférence : «Suis-je soupçonné de quoi que ce soit ?» «Avec quel genre de preuves pourraient-ils m’arrêter ?» «Pourrais-je être lié sans le savoir à quelque chose ou à quelqu’un qui pourrait me porter préjudice ?» Ou bien : «Il n’ont aucun moyen de nous retracer, le glas sonnant seulement pour ceux qui n’ont pas de principes.» etc. Cette paranoïa jouant sur deux échelles — infinitésimale et infinie toute à la fois — comprise en tant que produit par excellence d’une gouvernance de la police secrète, a pour but d’isoler le sujet de son propre vécu, de son propre être-au-monde. Cette paranoïa vise à faire de tout être un être pensant comme l’État, en d’autres termes, pensant comme des lignes de flics, comme cette armée de patriotes morts-vivants, comme la substance du Parti de l’Ordre. Penser et parler comme Lui sacrifie la possibilité d’un devenir insurrectionnel et amène à entretenir la certitude d’une dette envers l’existence éternelle de l’État.

4 décembre 2009.

Just a spoonful of sugar helps the medicine go down

Ein kleiner Löffel Zucker, und schon geht die Medizin runter…

Advertisements

Leave a Comment »

No comments yet.

RSS feed for comments on this post.

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s

Blog at WordPress.com.

%d bloggers like this: