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October 11, 2010

Programme social-révolutionnaire de développement urbain. « Reprendre la ville » – plan en deux ans.

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Programme social-révolutionnaire de développement urbain. « Reprendre la ville » – plan en deux ans.
Propositions programmatiques pour une perspective social-révolutionnaire à Berlin. Erreurs comprises.

par Referat für Verbrechensbekämpfung

Plan de reprise de la ville – PDF

Exposé des motifs La gentrification nous énerve. Nous avons à subir l’augmentation des loyers, l’espace de vie s’amenuise pour nous comme pour d’autres issus principalement de couches sociales pauvres, nous sommes confrontés à la destruction de nos structures sociales et de nos espaces libres, incontrôlables et parfois subversifs.

Questions n’ayant recueilli que des réponses partielles Envisageons les questions suivantes sous une approche radicale, social-révolutionnaire, anarchiste : avec qui pouvons-nous lutter pour la ville (qui sont les sujets) ? Existe-t-il des formes d’occupation qui ne soient pas prisonnières d’une subculture et par conséquent, repliées sur elles-mêmes et figées ? Mais susceptibles au contraire d’offrir une perspective aux larges couches d’exclus – nous y compris ? À quoi pourraient ressembler aujourd’hui des formes de vies collectives permettant que des enfants ne restent pas systématiquement prisonniers des conceptions sécuritaires de leurs parents, celles-ci aboutissant à des imaginaires de vies embourgeoisées ? Peut-on envisager une rupture émancipatrice avec le besoin de communauté et de sécurité ? Des perspectives visant à arracher au marché des ressources et à les redistribuer sont-elles envisageables, plutôt que de tout transformer de façon toujours plus poussée – cela concerne aussi nos relations sociales – en capital ? Par un mélange de lutte, d’appropriation par en bas, mais aussi par un usage créatif de la loi ? Ou bien le néolibéralisme et sa capacité d’absorption ne laissent-ils derrière eux aucun interstice social ? Sommes-nous en mesure de devenir un mouvement social qui soit force de propositions sur le plan extra-parlementaire, celui de l’action directe comme social-révolutionnaire, un mouvement prêt à imposer ses propositions face au courant dominant des sénats néolibéraux rouge-rouge ou autre1 ? Y a-t-il dans la classe et la formation dominante, des failles et des contradictions dont il faudrait tenir compte ? Sommes nous prêts pour une discussion, prêts à prendre davantage de responsabilités quant à la conception de la ville et, au-delà de la négation de l’existant, à formuler nos propres perspectives, radicales ?

Objectif Opposants à la gentrification, nous nous trouvons confrontés à plusieurs défis. Il s’agit de développer une stratégie politique et militante2 qui gagne socialement en portée et en visibilité, qui réussisse à bloquer la politique de privatisation du sénat corrompu et qui mette un terme clair et net à la relégation préméditée des pauvres dans les arrondissements situés à l’extérieur du Ringbahn3.

Concept Par « social-révolutionnaire et anarchiste », il faut entendre dans ce texte la représentation d’un bouleversement complet de la société sur des bases sociales. Cette représentation ne repose sur aucun concept d’avant-garde nécessitant et utilisant les femmes et les hommes comme une base massive pour conquérir un pouvoir quel qu’il soit.
« Social-révolutionnaire et anarchiste », cela constitue à la fois une méthode et une utopie.
Nous apprenons avec les femmes et les hommes avec lesquel_les nous voulons mener une lutte commune contre les conditions actuelles, et inversement – et nous nous basons pour cela sur l’auto-organisation et la diffusion d’une pensée émancipatrice dans la société – dans le but de bloquer et de rendre inutilisables toutes les fonctions du pouvoir grâce à une base sociale forte. Dans la résistance aux conditions actuelles, sur des terrains contestés socialement, apparaissent, à travers les relations à d’autres personnes, de petits espaces momentanément libérés et des rapports sociaux qu’il s’agit d’étendre.

Thèse Une perspective social-révolutionnaire et militante dans cette ville constitue une offensive assumée contre la ville entreprenariale et néolibérale de la valorisation et de l’isolement. Sans une telle perspective, il ne nous reste plus aucun espoir, à nous comme aux autres couches de population qui ont à pâtir de l’augmentation des loyers, de la répression, des déménagements forcés et de la relégation à la périphérie de la ville. Sans une telle perspective, nous n’aurons aucune chance non plus de défendre durablement et victorieusement les structures subculturelles. Sans parler de parvenir à une société libérée.

Militance et gentrification La militance est pour nous un concept politique incluant, bien entendu, l’action directe, qui parle pour ce qu’elle est, comme moyen politique dans la lutte4. Mais cela fait longtemps que celle-ci ne détermine plus à elle seule toute la palette d’un mouvement militant. Il faut que les actions directes soient intelligibles au sein d’un mouvement militant, social-révolutionnaire et anarchiste. Elles doivent pouvoir être critiquées quand elles prennent par exemple un caractère politique obscur, élitaire, militariste ou anti-émancipateur. Il n’y a pas une seule et unique bonne stratégie. Ce sont au contraire de multiples approches justes qui indiquent la direction dont nous avons l’intuition : la mise en commun d’immeubles propriétés de l’union du Syndikat5, autant que 300 voitures de luxe en flammes…
La presse voit dans ces incendies l’expression d’un point de vue hostile à la gentrification et une déclaration de guerre aux riches gagnant_es de la braderie de l’espace de vie urbain. Si les incendies de véhicules ne relèvent pas nécessairement d’une stratégie militante fondue dans un seul et même bloc conceptuel – et c’est tant mieux même s’il faudrait débattre du problème posé par une médiation et une mise en rapport insuffisante avec la situation actuelle – nous devons nous ranger aux côtés de leurs acteurs et actrices et les féliciter, les soutenir et les défendre de manière offensive face aux tentatives de criminalisation. Sans ces contributions enflammées, la problématique de la gentrification (ou plus exactement de l’augmentation des loyers) n’aurait pas pris l’envergure politique qu’elle a aujourd’hui dans la ville. Ceux qui en sont co-responsables tels le Parti de gauche (Linkspartei), les Verts (die Grünen) et les socialistes du SPD, ne se jettent que maintenant sur cette thématique. Encadrés par la « protection de la constitution »6, ces derniers s’en saisiront à leur manière pour couper l’herbe sous le pied à l’offensive militante et à la vague de sympathie qu’elle soulève dans la population. Plus ou moins discrète, celle-ci se manifeste néanmoins lors des réunions publiques organisées sur cette question. Car l’effet symbolique produit par des voitures incendiées et des sabotages de chantiers d’immeubles de standing, favorise un climat
hostile à la gentrification et une ambiance telle qu’elle fait fureur bien au-delà des frontières de la ville. Il serait intéressant de voir à quoi pourrait ressembler une stratégie de militants qui dépasseraient les contributions symboliques pour intervenir dans le devenir de la ville.

Donnez à la classe moyenne de l’héroïne et des mèches d’amadou La relégation des couches sociales les plus pauvres bat son plein. Dans tous les quartiers que nous observons. La relégation a connu une rapide accélération, cette tendance n’est figée ni dans le temps, ni dans l’espace. Elle ne connaît pas de point final. La relégation branle dans toute la ville.
La ville est conditionnée pour les sujets sociaux du néolibéralisme : les célibataires créatifs – flexibles, agressifs dans leur façon de se mettre rapidement sur la piste des idées et tendances susceptibles d’être valorisées ; et la petite famille écolo-bourgeoise : la nouvelle classe moyenne supérieure à travers laquelle la bourgeoisie libérale espère sa renaissance en tant
que classe. Le conservatisme est passé de mode, le capitalisme est désormais écolo.
Ils et elles achètent/construisent des immeubles en accès à la propriété ou sont prêts à payer n’importe quel prix pour avoir un appartement dans un quartier branché. Berlin-Mitte est partout. La relégation n’est pas le fruit du hasard. Elle est au contraire pilotée par la politique et les intérêts de la valorisation. Dans les zones de rénovation urbaine, l’aire de jeux embellie n’est en rien un endroit neutre. Il remplit une fonction : c’est là notamment que la nouvelle classe moyenne
– celles et ceux qui ont de la valeur – élabore ses réseaux. De même que les flics avec leurs brimades, leur brutalité et leurs contrôles remplissent leur fonction à Kottbusser Tor : en virant les junkies – les non-valorisables, les superflus, les inutiles. Cela fait longtemps que l’on ne construit plus de logements sociaux dans cette ville, nous nous acheminons à vue d’œil vers une pénurie de logements et par là même, vers une augmentation des loyers et une relégation de population. Cela fait longtemps que cette évolution touche d’autres quartiers que ceux concernés par les programmes de revalorisation.
C’est pourquoi Junge-Reyer7 se voit désormais apposer un second patronyme : celui de « groupe de construction »8. À celui qui possède, on donne : la propriété privée est aujourd’hui subventionnée par des aides aux groupes de construction. Le développement urbain par le haut procède aujourd’hui de cette seule approche, que beaucoup continuent de considérer
comme un moindre mal. Et pendant ce temps, Wowereit9 joue le fêtard débile pour les escrocs brachiaux de Mediaspree10. L’enseigne publicitaire lumineuse de la O2 Arena11 signale en effet l’appétence du néolibéralisme à s’approprier la ville.
À l’opposée donc, les exclus et les non-valorisables, qui n’ont rien à chercher en centre-ville, dans le monde merveilleux des gagnant_es, si ce n’est peut-être en tant qu’esclaves salariés pour nettoyer, surveiller, sortir les chiens et faire le service dans les bars et les restaurants. Ces gens ne doivent plus avoir leur domicile dans les arrondissements centraux. Ici, ils ne font que déranger, ils ternissent l’image de la ville par leur mode de vie de pauvres, par ces coulisses de l’insécurité. Ainsi, virer les marginalisés du centre-ville n’est pas un accident du système, mais bien un projet. Dehors ! Aux marges, celles et ceux qui ne comptent pas pour la ville devenue podium et espace de vie des gagnant_es, vitrine des performances économiques locales, point d’attraction pour le tourisme.

« Qu’est-ce tu fais ? » « Ben, vieux, je RMIse. » Les superflus n’ont pas d’identité claire dans la dynamique néolibérale. Contre toute absurdité, un « je suis rmiste » exprime au plus juste l’appartenance à une communauté matérielle et identitaire. La question de la propriété et la question du revenu sont cruciales quant à la détermination d’une perspective social-révolutionnaire comme « Reprendre la ville ». Ce ne sera pas de la tarte – mais il n’y a pas d’alternative.
« La gentrification pour tous », c’est n’importe quoi, à moins qu’il ne s’agisse d’une suggestion sérieuse à ranger aux côtés des utopies populistes. Des slogans comme « la gentrification pour tous » ou « le luxe pour tous » dissimulent les  contradictions de classe. «La gentrification pour tous » ou « le luxe pour tous » ne seront de mise que dans une société libérée. Ce sont des objectifs utopiques. Et lorsqu’on y sera, le luxe sera bien différent de ce qu’il est aujourd’hui. C’est-à-
dire qu’il n’aura plus aucun sens. C’est pourquoi la désignation de ces objectifs ne vaut pas grand-chose, sinon rien, pour connaître le chemin à suivre. En l’occurrence parce que ce qui est généralement catégorisé comme « luxe » dans les conditions de vie actuelles implique toujours ceux qui l’ont produit pour d’autres – et notamment les hommes et les femmes des pays à bas salaires, sur les corps desquels nous ne voulons aucunement passer pour mener un combat
contre la gentrification.
Il n’est pas question d’une classe ouvrière, elle est foutue. Le néolibéralisme crée au contraire différents sujets avec différentes réalités de vie, le pur rmiste, l’immigrée qui fait des ménages au noir, celui qui fait des petits boulots tout en touchant le RMI, l’étudiant, etc. Leurs réalités sont complètement différentes ; une identité commune n’en découle pas nécessairement, elle n’est pas donnée d’elle-même. Mais les réalités peuvent être rapprochées les unes des autres et l’isolation rompue à partir de questions sociales – celle de la lutte autour des loyers notamment. Les sujets ne sont pas des trucs abstraits, il s’agit de nous-mêmes ; et de ta voisine, et de la mienne. Et en même temps, ce ne seront jamais tous
les gens qui habitent dans ma rue où l’on trouve également des familles écolo-libérales, avec deux enfants et deux revenus, des bobos créatifs, des rejetons nouveaux riches de la classe moyenne, l’architecte aveugle aux réalités sociales, la conseillère en entreprise luttant contre sa classe.
La déchirure traverse la ville elle-même, il faut nommer les points de rupture et dénoncer la « lutte des classes par en haut » qui court le long de ces ruptures. La ville est depuis longtemps divisée entre ceux qui font « travailler » leur argent dans le centre-ville et les autres, pris dans un processus insidieux et s’étirant sur des années, qui sont repoussés vers les quartiers
périphériques et doivent « travailler » à partir de là-bas.
Suivre la rupture par en bas signifie : faire pression sur les bobos, la classe moyenne et les élites afin de les refouler. De façon directe et pratique. La vie ne doit plus être un long fleuve tranquille pour les représentant_es du capitalisme et de la politique de l’ordre, qu’ils soient lookés écolo ou à la Von Guttenberg12. Tous ceux et celles qui rompent avec leur
mode de vie arrogant et s’engagent à nos côtés pour trouver des solutions à la problématique d’une vie solidaire sont les bienvenus. Les contradictions bien réelles ne sont pas une excuse pour s’abandonner à toutes les réalités. Elles restent au contraire pour nous des occasions de devoir sans cesse prendre des décisions : qu’est-ce que je fais, qu’est-ce que nous
faisons ? Qu’est-ce que cela suscite ? Et : où est-ce que je me positionne, où est-ce que nous nous positionnons – à travers nos décisions, nos actions et omissions ? Comment puis-je me révolutionner moi-même pour lutter aux côtés de ceux et celles qui sont exclu_es et refoulé_es bien que je ne sois pas (encore) concerné ? Et par là, comment exiger un mode de rapports sociaux ainsi qu’une critique qui ne soit pas source de malentendus, sans rompre complètement le contact et
les débats avec celles et ceux que l’on critique ?

Rassemblez-vous – apprenez à vous connaître… Ensemble ? Pour nous rassembler, nous devons communiquer ! C’est central ! Combien payes-tu pour ton appart, combien gagne la voisine, où nos intérêts et nos possibilités se recoupent-ils ? Où court la fracture ?
Propriété et revenu constituent les moyens, les buts et la stratégie de l’exclusion. Les promoteurs immobiliers et leurs donneurs d’ordre ont certes en partie la même langue et probablement les mêmes origines sociales. Mais leur positionnement stratégique en faveur de la propriété privée sépare.
L’organisation que nous proposons vise à la mise en place d’une coopération entre les exclus du processus néolibéral de valorisation et non celle des gagnant_es qu’il produit. Ces derniers s’organisent de toute façon. Contre nous. Les ruptures conscientes avec la classe moyenne écolo-libérale vivant dans et construisant des immeubles en accession à la propriété sont inévitables. La langue et la culture vraisemblablement partagées autrefois ne sont plus de mise – aujourd’hui déjà leur
langue prend une tonalité creuse. Et nous allons renouveler notre langue. Cela n’implique en aucun cas, parallèlement au développement d’orientations radicales, d’entamer une marche vers l’isolement et de ne plus discuter qu’avec celles et ceux avec qui nous sommes de toute façon d’accord, mais à l’inverse : il s’agit, à partir d’un positionnement radical, de mener
les discussions avec les ami_es qui nous sont chèr_es, au lieu d’édulcorer ce positionnement pour des raisons tactiques ou de politesse.
Mais une telle approche – visant à opposer une perspective social-révolutionnaire à la ville entreprise néolibérale – laisse présager des conflits au sein même de la gauche. Les activistes qui d’une part veulent se ranger aux côtés des couches exclues – mais qui passent sous silence héritage, patrimoine et revenus sûrs et dissimulent leurs ressources sociales prenant la forme de qualifications et de relations. Ceux-là doivent se demander par quel miracle une telle attitude permettrait de constituer une base commune d’action avec les exclus ne disposant de « sécurités » d’aucune sorte. De la même manière, on se fiche pas mal des activistes qui veulent se lancer dans la lutte sociale tout en prenant la défense de celles et ceux qui vivent dans ou construisent des propriétés privées. Certainement parce qu’ils lorgnent eux-mêmes dans cette direction et
ne peuvent concevoir de sécurité sociale autre que la propriété privée. Et les activistes qui cherchent à se rapprocher du parti « Die Linke », s’accoquinent avec celles et ceux qui au sein de la municipalité, co-organisent et co-pilotent l’exclusion par une politique de privatisation et de gentrification, et qui doivent bien assumer leur part de responsabilités. Trouver des
alliances, cela peut certes se révéler nécessaire lors d’une campagne de mobilisation d’envergure, mais ces alliances ne valent précisément que sur certains points.
Nous rejetons aussi bien la fusion structurelle avec des groupes soutenant la politique néolibérale, que nous refusons de dépendre des caisses des fondations, des programmes municipaux et des partis. Le conflit en tant que tel n’est pas celui de la sous-classe13 contre la classe moyenne, il ne se mesure pas aux revenus – mais ceux qui ne font pas preuve de transparence au niveau de leurs ressources, ne font que simuler des ressemblances pour lesquelles il manqueune base réelle. Ces derniers rendent ainsi impossibles ou instables dès le départ des alliances nécessaires.
A l’attaque sociale menée d’en haut, il convient de répondre par une défense offensive et une organisation par le bas, celle-ci ne pouvant être tenue dans la durée que si la résistance organisée est née sur la base d’éléments communs – et donc sur la base de rapports de confiance. Les différences sociales et économiques sont bien plus importantes dans le néolibéralisme qu’à l’époque par exemple où Wedding était encore un quartier purement ouvrier.

Structures anti-autoritaires et extraparlementaires N’avons-nous pas besoin d’un forum social de mise en réseau permettant des réflexions stratégiques? Celui-ci doit impérativement reposer sur des structures a) extra-parlementaires et b)anti-hiérarchiques afin de pouvoir mener de l’avant des luttes émancipatrices

A) Parce que les groupes liés à des partis ou autres sont enclins du fait de leurs dépendances à des pratiques opportunistes et ne font que simuler la résistance sur le mode de l’événementiel ou bien l’y relie.

B) Parce que l’exemple de « Media-Spree-Versenken »14 a précisément montré comment une démarche née d’une initiative extraparlementaire peut se retrouver dominée par une personne tout entière tendue vers le pouvoir politique, s’affichant comme porte-parole et comme chef, et détournant le combat contre une politique urbaine caractérisée par la culture commerciale de prestige pour le ramener dans les eaux fétides de discussions sur des berges publiques d’une largeur de 50m.

La classe dominante, beurk Aucune revendication politique sérieuse ne peut être transmise à la classe politique. Le projet néolibéral, avec sa dynamique et les dictats politiques qui en découlent, le plus souvent dépoli­tisés et travestis en des « nécessités techniques », ne laisse aucune marge de manœuvre. Qui donc pourrait être le destinataire d’une revendication comme celle de « trans­former les immeubles de bureaux vides en appar­tements au lieu de construire des villas et des propriétés privées sur les dernières friches urbaines ! » ? Ce que de tels slogans peuvent au mieux mettre en branle, c’est peut-être notre imagination : pourquoi ne pas à nouveau squatter des bureaux, on squattait bien des fabriques autrefois… Mais adressons sérieusement de telles revendications politiques à celles et ceux qui ont pré­cisément intérêt à l’absence de conscience des exclus et vont jusqu’à le sou­ligner d’un « la pauvreté, c’est sexy »15, et nous ne serions pas à la hauteur des réalités. Notre principale reven­dication s’adresse à nous-mêmes – à l’auto-organisation avec d’autres sujets par-delà le « milieu » et pour résister de manière décidée au mo­dèle de la ville-entreprise.

L’auto-organisation et les tentatives pour y parvenir vont être confrontées à une pression venant d’en haut à au moins trois niveaux :

A) La politique fera tout pour se hisser à l’avant de tels processus – ou si elle n’y parvient pas, pour les diaboliser, car une auto-organisation efficiente désamorce les struc­tures de pouvoir.

B) La presse trompera l’opinion publique pour enchaîner le plus de monde possible à la façon de penser qui est en jeu. Pas nécessairement de manière préméditée, ni selon un plan de maître, mais dans le cadre d’une dynamique de communiqués d’entreprises rédigés en vertu des stan­dards capitalistes, les propriétaires des médias ayant un intérêt à la conservation des conditions de vie actuelles. Les discours des femmes et des hommes politiques auront ainsi toujours une autre valeur que si des personnes commencent à décider elles-mêmes de leurs propres intérêts et à agir sans demander d’autorisation.

C) La troisième impulsion réactionnaire provient d’une frange de la gauche qui s’arrange parfaitement des conditions actuelles ou plutôt, qui est tout entière acca­parée par sa carrière et poursuit ses propres intérêts. Cela conduit à la tentative de dominer les processus d’auto-organisation à leur base, de les orienter dans des chemins tout tracés, de les contrôler et de les manipuler.

Ce troisième aspect constitue un problème particulier pour un mouvement radical, antagoniste, émancipateur et militant, précisément parce qu’il n’en est jamais question dans cette ville. Trop de coteries, de politiques identitaires et labellisées, de motivations régies par des intérêts privés et d’interconnexions sociales empêchent jusqu’à au­jourd’hui un échange ouvert et direct susceptible de favoriser une nouvelle conscience politique. On privilégie des points communs qui ne présagent rien de bon et l’on espère des prestations de soutien douteuses, au lieu de mener une critique sur le fond – qui pourrait avoir des conséquences.

Une belle ville nouvelle : consommation, argent, évènements, tourisme… L’offensive politique que nous proposons prend pour cible les élites et les acteurs du bouleversement néolibéral – de la privatisation, de la constitution de la propriété, de la relégation, de projets de rente qui nous privent d’air dans notre espace de vie. Un humour créatif est nécessaire de même qu’une joie subversive pour faire de cette ville un lieu d’expéri­mentation afin d’enrayer les évolutions néolibérales. À la plus grande joie de ceux vivant dans d’autres régions ou pays, et avec un exemple vivant de résistance.

Notre projet s’intitule « Reprendre la ville » et en l’occur­rence en tant que « ville sociale »16. Ce qui sonne presque social-démocrate doit être compris comme social-révolu­tionnaire – parce que le néolibéralisme guerrier détruit tout ce qui est social. Qu’il s’agisse d’un terme de lutte du camp opposé pour, sous ce label, structurer la ville selon les exigences néolibérales, ne fait que souligner leur cynisme. La « ville sociale » dans le sens que lui donne les gouvernants ne sert à rien d’autre qu’à effacer les traces du projet néolibéral destructeur. S’il peut sembler convaincant, c’est parce que sont les sociaux-démocrates et les socialistes qui, ensemble, forcent la mise en œuvre du projet néolibéral. Selon le même schéma, des concepts sont repris et transformés, l’impuissance est reproduite, à moins que nous ne nous les réaccaparions de manière sociale, pratique, militante, dans notre quotidien et que nous les rendions vivants. Que nous voulions reprendre ce concept pour lui-même est secondaire – ce qui est impor­tant, c’est de démasquer les mensonges de l’autre camp et d’offrir une perspective sociale et militante qui puisse être reprise par les exclus de cette ville comme leur pers­pective sociale. Une perspective pour reconstruire le social dans la ville.

À quels lieux identifiables voulons-nous nous rassembler, si possible en une large coalition politiquement radicale, pour porter la contradiction politique, pour des actions et des attaques ? Pour construire en un lieu donné, par une manifestation centrale, des blocages, actions, appro­priation d’espace, la visibilité d’un mouvement anti-gentrification radical et militant. Il s’agit donc de bien plus que de conquérir des lieux et d’étendre ainsi le domaine d’influence d’un milieu subculturel de gauche. Il s’agit au contraire de constituer des espaces d’échange et de rencontre avec les exclus. De mener des actions et des attaques contre les projets néolibéraux trouvant une résonance au-delà d’un milieu d’activistes. Sans pour autant renoncer à la radicalité des positions et des modes d’action.

« La science a établi que la confiture contient de la matière grasse… » La gentrification – voilà précisément un concept qui, enjeu de luttes, se voit accaparé par des universitaires, masquant ainsi la brutalité du processus de relégation. Nous doutons de la façon dont ce concept est le plus souvent employé, comme s’il y avait une évidence à ce que tous en aient la même définition. Des actions militantes comme des incendies de voitures, des car­lofts17, des actions WBA18, mais aussi « Media Spree versenken », Squat Tempelhof19, les manifestations contre O2-World ou pour stopper l’augmentation des loyers, ont conduit à occuper un champ politique pour lequel des « experts » sont désormais appelés à la rescousse. Il s’agit en effet d’interpréter et de comprendre le sens d’un mouvement militant insaisissable contre les voitures de luxe, celui-ci devant bien être bien l’expression de quelque chose. A partir de là, il pourra être combattu et intégré. Ainsi voit-on aujourd’hui les sociologues, les spécialistes du logement, les stars du sénat ou les poli­tiques commencer à discourir sur le sujet. Nous devons rester constamment vigilants et nous demander quels concepts sont encore les nôtres.

Le morcellement opéré par les sociologues pour décrire notamment différentes phases et acteurs de la gentri­fication postule une fatalité, comme si rien ne pouvait s’opposer à ce processus, chaque sujet en étant partie prenante. Il considère grosso modo les couches subver­sives, créatives et socialement défavorisées comme point de départ de la revalorisation d’un quartier paupérisé. Cette personnification occulte les conditions qui ont conduit ces personnes à rechercher des lieux de vie bon marché. Elle conduit à ce que des rejetons de la classe moyenne se retrouvent entre eux dans leurs nouveaux spots de gauche, prenant des airs concernés parce qu’ils seraient aussi une composante dynamique de la gentri­fication. La personnalisation ne produit que sentiment de culpabilité ou cynisme. Une telle vision des choses ne fait que présenter la situation comme inéluctable, les « per­sonnes concernées » se condamnant ainsi à la passivité. Au lieu d’entrer en contact avec d’autres personnes dans le quartier, avec les gens, au lieu de s’intéresser aux réalités sociales et d’organiser concrè­tement une résistance commune, on ne fait finalement qu’entretenir une identité propre de gauche ou préten­dument de gauche et l’on fait de la subculture qui y correspond une pratique politique. Peu importe qui s’ins­talle où, il/elle peut décider comment il/elle vit et agit dans le quartier sans être partie prenante de la gentrifi­cation. Nous sommes des sujets agissants. Le néolibé­ra­lisme ne nous atteint pas si nous prenons position contre lui.

Échappent en outre au concept de gentrification, les quartiers qui ne sont pas pour l’instant objet de la course aux apparts les plus cools et où l’on n’observe pas de changement dans la composition sociale de la population.

Ces lieux doivent-ils pour autant être ignorés du combat social-révolutionnaire, juste parce que la classe moyenne écolo-libérale et les investisseurs ne s’y font pas encore remarquer ? Les problèmes sociaux et la misère y seraient-ils de fait moins perceptibles qu’ailleurs ? Le concept de gentrification en tant que concept de combat ne passe-t-il pas précisément à côté des questions sociales, centrales ? Cet aveuglement conceptuel de la terminologie universitaire ne montre-t-il pas précisément que ce concept manque politiquement de mordant ? Pour quelle raison est-ce que les pauvres et les exclus de Marzahn ne pourraient-ils pas être partie prenante d’une lutte, de même que les retraités des anciens logements sociaux de Zehlendorf, capables de calculer par eux-mêmes que leur retraite ne suivra pas le rythme de l’aug­mentation des loyers. Et qu’ils vont devoir déménager.

Tout compte fait, la gentrification décrit un phénomène social circonscrit. Dénué d’attributs, ce terme ne dit rien sur ses causes, ni sur qui tire au mieux son épingle du jeu et où est-ce que tout cela mène. Nous nous opposons à la gentrification capitaliste et néolibérale, à la dérégula­risation du marché immobilier, à la pénurie de logement, planifiée, administrativement produite, à la politique étatique de construction ne favorisant que les riches. La polarisation sociale, le fait que la classe moyenne se précipite sur le centre-ville, s’impose dans les quartiers attractifs face aux plus pauvres, voilà en quoi consiste la gentrification. Ce n’est que dans ces quartiers convoités que le conflit est visible, qu’il est politisé et discuté ouvertement. En revanche, dans le cadre d’un conflit tout entier déterminé par le concept de gentrification, les pauvres des autres quartiers ne sont absolument pas pris en compte, impliqués, ni invités à participer à l’organisation…

Si nous avons recours au concept de gentrification avec tous les problèmes qu’il soulève, ce n’est que comme concept provisoire de combat ne valant bon an mal an que dans les quartiers de la gentrification, et avec l’objectif de donner un nom à nos luttes et, partant de nos luttes, de déclencher un grand incendie embrasant d’autres quar­tiers ne subissant pas de processus de gentrification.

On a recours dans ce texte au concept de gentrification pour décrire le phénomène de relégation et d’exclusion des personnes dont la présence n’est pas souhaitée, des personnes dont on ne peut pas ou difficilement tirer de la valeur. Des sujets qui, dans le processus de « revalori­sation » des quartiers devraient consciemment faire place nette aux couches à revenus valorisables. Ce processus est voulu, il est piloté notamment par le biais d’autorisations et de refus de permis de construire, par le management des espaces non-bâtis, par des allègements fiscaux, des subventions aux modes de construction écologiques, par la dissimulation consciente, opérée par les politiques, de l’augmentation des loyers. À quoi s’ajoutent la mise en condition des quartiers pour accueillir la classe moyenne écolo-libérale (« quartier en rénovation urbaine »), le démontage de bancs occupés principalement par les alcoolos, les razzias parmi les toxicos, l’aménagement d’aires de jeux pour enfants, le management de quartier20, les « Task Force » etc.

La direction prise par certains activistes et consistant, dans un tel contexte, à vouloir influer ou défendre tel ou tel projet, main dans la main avec le maire de l’arron­dissement de Kreuzberg, est avant tout l’expression d’une impuissance et d’une absence de stratégie. Qui se rend dépendant du bon vouloir d’hommes ou de femmes politiques avec l’espoir de faire passer son propre projet associatif, témoigne d’une pratique déshonorante et peu solidaire. Nous avons la force de contraindre la politique à chercher le dialogue avec nous plutôt que le contraire, pour peu que nous prenions conscience de cette force. Et, cela est décisif, nous avons la force de refuser toutes ces recherches de dialogue pour continuer à révolutionner les luttes sociales. Parce qu’il s’agit de bien plus que de mettre un terme à la relégation des couches les plus pauvres hors du centre-ville.

Si notre intention se bornait à vouloir freiner le processus de relégation, alors on pourrait se taper sur l’épaule avec la politique et faire du lobbying pour différents projets. Mais pas si nous voulons donner libre cours à notre colère, fruit de la restriction de nos propres possibilités de vie et conséquence entre autres des saloperies du sénat : les gens, leurs aptitudes et leurs conditions de vie sont appréciés à l’aune des possibilités de leur valorisation comme capital social et facteur de compétitivité : le pouce est levé ou abaissé, le bon grain est séparé de l’ivraie.

Les milieux sociaux ayant de la valeur selon les critères de la politique urbaine néolibérale sont courtisés par le sénat. C’est pour eux que le centre-ville est embelli et pacifié à la fois comme espace de vie, de travail salarié et de consommation. Quiconque ne rentre pas dans ce cadre doit voir par lui/elle-même où est-ce qu’il/elle peut bien aller. La relégation, l’éviction du centre-ville embelli procède des loyers grimpant à des hauteurs vertigineuses du fait de cette valorisation. Qui peut encore les payer, peut continuer à vivre du côté ensoleillé de la société tout en étant encouragé à s’impliquer à son avantage dans le processus urbain de valorisation. Les énormes profits engrangés par l’économie immobilière apparaissent ici comme secondaires. Qui ne peut supporter l’augmen­tation des loyers ou ne dispose pas des économies néces­saires pour s’acheter un appartement, fait l’expérience dans sa propre chair de ce que la relégation est une forme de violence. Une violence toute impersonnelle, procédant du marché immobilier, mais qui n’en est pas moins le résultat d’une action politique, le résultat d’un calcul intéressé.

L’intervention urbaine comme responsabilité mili­tante Etant données cette froideur sociale et cette brutalité, il ne nous reste d’autre issue que l’organisation, l’ancrage et la massification social-révolutionnaire. Le fait que la rage contre la gentrification et les saloperies sociales trouve à s’exprimer à travers l’incendie de grosses cylindrées, forçant la politique à adopter une attitude plus retenue, devrait donner davantage de confiance en elle-même à la gauche militante dans son acceptation la plus large, l’inciter à rester présente au niveau politique comme pratique. Nous – un mouvement militant à créer et compris comme en cours de constitution – pouvons porter des revendications sociales allant bien au-delà de la préservation de lieux subculturels et ne nécessitant pas l’assentiment des politiques. Sur le plan parlementaire, les prochaines élections vont servir de scène aux politiques qui vont essayer de se faire mousser sur les questions sociales. Si nous ne voulons pas nous voir subtiliser l’initiative militante, ni laisser à d’autres l’interprétation des voitures incendiées, des sabotages de chantiers ou des conflits sociaux, alors il est temps de mobiliser cette conscience de soi, de porter des reven­dications sociales radicales et de s’atteler à leur mise en œuvre.

La revanche du groupe politique de quartier Un pas dans cette direction pourrait consister à organiser dans nos quartiers de petits groupes radicaux – dans les quar­tiers dans lesquels nous vivons – et à travailler à un an­crage social : à entrer en contact avec celles et ceux qui n’ont rien ou pas grand-chose. Celles et ceux à qui ce type d’initiative apparaît comme trop important devraient au moins avoir des contacts dans les immeubles envi­ron­nants. Il ne s’agit pas ici d’une politique de représentation ni d’un travail de lobby au profit de tiers. Pas plus que de romantique sociale ou de transformer la parole de celles et ceux avec qui nous cherchons le contact. Nous luttons à la première personne. Il s’agit de nous, qui pensons pour nous-mêmes et avec d’autres, avec lesquels nous cherchons à nous lier et à nous organiser. Il est nécessaire que nous tendions l’oreille à ce qui se passe, que nous soyons tenaces dans nos interventions et que nous cherchions consciemment des appuis au-delà du quartier.

Certes, il se passe pas mal de choses au niveau militant. Les sympathies sont nombreuses. Mais nous manquons d’ancrage – ou d’initiatives de quartier. De lieux auxquels les intéressées pourraient s’adresser quand ils en ont ras-le-bol et où ils pourraient s’impliquer s’ils le souhaitent. Des structures saisissables, informées au niveau du quartier de qui construit quelle merde à quel endroit, quel est le nouveau projet favorisant l’augmentation des loyers et conduisant à la relégation. Et des structures qui seraient également en mesure de sensibiliser et d’organiser les gens sur ces problématiques et d’œuvrer collectivement à des contre-mesures – avec des objectifs radicaux. Si des structures présentent des faiblesses, elles doivent pouvoir bénéficier du soutien d’autres structures dans d’autres quartiers. Les champs de conflits autour desquels nous nous organisons et nous ancrons doivent devenir ostensiblement visible tout en restant insaisissable dans leur étendue au regard de l’adversaire. De petits feux doivent se transformer en un incendie embrasant tout le quartier, de sorte que les destructeurs de la ville sociale deviennent nostalgiques de l’époque où seules leurs gros­ses cylindrées brûlaient.

Nous ne disons pas cela parce que nous souhaiterions fantasmer sur des luttes résolues mais parce que nous en percevons la possibilité.

Déqualifier la belle ville nouvelle – est-ce possible ? Un ancrage dans le quartier suppose de partir des conditions locales du côté d’Oranienstrasse, de l’Allée du casting21, ou encore de Neukölln ou de Treptow. Les processus de relégation peuvent prendre différentes formes et en sont à différents stades. À Neukölln, c’est un modèle de « Task Force » qui est mis en œuvre pour éteindre les foyers de révolte sociale. Une « Task Force Okerstrasse »22 est dirigée contre celles et ceux qui connaissent les pires conditions de vie, contre la visibilité de la misère, pour conditionner ce quartier-là aussi en prévision des investissements, de la privatisation du logement, des magasins bios et de la clientèle des Verts, ceux qui gagnent mieux leur vie. À certains endroits, on entend aujourd’hui les plaintes de celles et ceux qui, il y a des années déjà, étaient eux-mêmes les acteurs de la relégation et les pionniers de la vague de gentrification de l’époque, comme quoi des immeubles de standing en construction leur barrent désormais la vue. Si ces gens s’ouvrent à des considérations sociales et reconnaissent leur propre contribution à la relégation d’autres person­nes, alors on pourrait imaginer des coalitions et la poursuite de formes de résistances sociales. Sinon rien. Les différences produisent différentes conditions d’enga­gement dans la lutte – l’aptitude à reconnaître ces diffé­rences et à s’opposer à la néolibéralisation du marché du logement, de l’espace public et de la ville comme espace de vie dans son ensemble, peut donner une nouvelle ampleur à la résistance.

Pour les pauvres, certains quartiers – exception faite de quelques recoins – sont désormais perdus. À moins que nous n’œuvrions à une certaine « bidonvilisation » des quartiers d’habitation des riches pour les rendre inattrac­tifs. Priver les bobos, les branché_es, la classe moyenne supérieure, les riches et les investisseurs de tout répit jusque dans leurs lieux de reproduction, dans leurs spots de bouffe et de consommation, dans leurs projets artis­tiques établis, cela aussi s’inscrit dans le cadre d’une campagne.

Construire des ponts…Pourtant, là où nous sommes présents dans les quartiers, nous pouvons créer des struc­tures et des points de ralliement, et essayer d’intégrer d’autres personnes à ces lieux et à ces conflits, afin d’intervenir dans le quartier d’une part et en réseau au niveau de la ville d’autre part.

Nous devons dans notre résistance prendre en consi­dération les rmistes, les personnes élevant seules leurs enfants ainsi que les minijobbers23, les retraités et les migrant_es. Et tenter de mettre en place des ponts pour se comprendre ! Il s’agit de pouvoir faire passer des mes­sages et de s’ancrer dans les différentes couches de population d’exclus – parler le turc ou l’arabe fait partie de cette stratégie. (Un exemple positif sur ce point était l’appel pour la manifestation contre l’augmentation des loyers à Kreuzberg). La communication constitue l’abc d’une campagne militante en faveur d’une ville sociale. Comment comptons-nous sinon nous tenir informés des projets de rénovation aboutissant à des augmentations de loyer, ou des projets de transformation d’immeubles de location en logements privés de vacances ? Car il s’agit bien, avec les locataires et éventuellement soutenus de l’extérieur, de prendre des mesures contre tout ça.

Seuls des groupes de quartier peuvent localiser à temps les projets de construction. Le mouvement – pour parler de celui qui est en train de se constituer – a à sa dispo­sition une large palette de possibilités : des blocages par la voie juridique, la dénonciation publique et la pertur­bation par des occupations de chantiers ou des visites nocturnes, afin d’empêcher les ouvriers de travailler.

Tenons-nous en à cette idée comme à une proposition dans le cadre d’une « recherche militante »24 ! Une proposition à nous-mêmes dans un processus de travail commun avec d’autres quartiers. Il s’agit d’accumuler des expériences avec les exclus de cette ville, ce notamment pour voir à quel niveau nous pouvons nous retrouver. Les codes du milieu activiste et les discours abstraits constituent des obstacles à la compréhension. La compréhension n’est possible que si l’on s’appréhende mutuellement d’égal à égal. Sans respect, il ne se passera rien. La curiosité et l’ouverture sur la réalité d’autres personnes, sans pour autant s’y perdre, sont des prérequis. Sur qui sinon voulons-nous compter pour contrer la ville entreprise avec notre projet de ville sociale ? Avec notre subculture ? Avec nos structures politiques ? Puisque nous faisons des cuisines populaires subculturelles, ne serait-il pas aussi envisageable de se réunir avec d’autres et de s’entendre sur la manière d’organiser dans un quartier pauvre une cuisine non-commerciale et non-caritative pour les pauvres et les exclus ?

Il faudra compter aussi avec des retours de bâton et des défaites – il convient de trouver une approche claire con­cernant le sexisme et le racisme. Cela signifie que nous n’acceptons pas ces formes de domination, que nous les mettons en discussion sans pour autant perdre immé­diatement le contact. Nul n’est venu au monde en étant politiquement correct.

Mais : le projet d’un travail de quartier radical n’est pas non plus du travail social.

Les groupes de quartier qui se limitent à une fonction de conseil peuvent rapidement se perdre dans les aléas du quotidien. Le conseil peut éventuellement permettre d’avoir accès aux problèmes des gens. Mais le quartier n’est pas tout. Toutes ces attaques sociales dont nous ou d’autres ont déjà en partie fait l’expérience, ou qui com­mencent à se faire sentir de manière plus prégnante, s’inscrivent à différents niveaux, local comme mondial. Le quartier est un microcosme de ce qui va mal au niveau mondial.

Mediaspree versenken reloaded Mediaspree, projet d’un sénat corrompu et de froides stratégies de grands groupes – et toujours pas coulé aujourd’hui – témoigne de la manière, ciblée, dont un quartier peut être mis sens dessus dessous et détruit. Les yuppies des médias s’instal­lent dans les quartiers et, avec leur fric et leur soif de carrière, anéantissent tout ce qu’il y a dans la vie de social et de solidaire. Qui n’est pas refoulé du quartier par l’augmentation des loyers et les luxueuses rénovations, doit s’en aller au plus tard quand il/elle ne supportera plus leur frasques, leur attitude dominante et leurs conver­sa­tions bruyantes de rivalités avec lesquelles ils s’abattent sur le quartier et le colonisent.

« Mediaspree versenken » n’a jamais été conçu comme une simple critique du bétonnage des berges de la Spree, même si elle a pu conduire certain_es à se rapprocher du sénat et de ses intrigues politiques, ce qui a notoirement échoué. « Mediaspree versenken » a été une déclaration de guerre extra-parlementaire et sociale à la merde commerciale de grands groupes et il serait temps de revenir à ce qu’elle était à l’origine. Les soi-disant « créatifs » de la culture du commerce médiatique qui sirotent leur café au lait dans nos quartiers, y tiennent leurs réunions de travail et nous emmerdent avec leurs agences et leurs bureaux, peuvent être attaqués au quotidien. Il serait grand temps de badigeonner de merde leurs ordinateurs portables, de déblayer leurs bureaux et de les inviter de manière plus ou moins cordiale à plier bagage. Autant le sénat a besoin que ces apôtres de la concurrence s’installent dans la ville pour pouvoir la valoriser, autant il nous incombe de proposer une poli­tique de dévalorisation et de désattractivation procédant d’actions quotidiennes imprévisibles.

L’immeuble Carloft salue le groupe de construction KarLoh. La spécificité des situations peut conduire, et c’est juste, à mettre l’accent sur l’immeuble carloft de Kreuzberg ou encore Karloh, un groupe de construction de logements privés à Treptow. Mais une fixation trop forte sur de tels projets recèle le danger de passer à côté des processus rampants et moins visibles de valorisation et de relégation. En effet, la rénovation des logements anciens et l’augmentation des loyers qui en découle, peuvent avoir des conséquences sociales bien plus directes que certains projets de construction – d’autant plus dégueulasses qu’ils sont très visibles et ainsi, aisé­ment critiquables. Le quartier de la Reichenberger Strasse à Kreuzberg se caractérise par un revenu moyen en rapide augmentation et des loyers à la hausse. Mais on fait un peu trop vite l’impasse sur la progression de la classe moyenne supérieure dans le sillage du détestable et détesté immeuble carloft. Une fixation sur les groupes de construction de logements privés peut conduire à une réduction du problème, si l’on ne prend pas en compte d’autres formes de relégation telles les rénovations de luxe, les transformations d’appartements de location en propriétés privées voire en appartements de vacances et les travaux préparatoires d’opérations de rénovation urbaine orchestrés par le sénat. Il convient ici d’étendre les luttes.

Nous devons analyser le combat contre la gentrification dans tout ce qu’il englobe, dans une large perspective sociale, pour permettre une approche commune radicale. Les luttes contre Mediaspree, contre carloft, contre les installations de grands groupes, les immeubles de luxe, les groupes de construction, les expulsions de projets alternatifs, l’industrie du tourisme, les projets haut de gamme du sénat comme ceux de rénovation et de valorisation, ces luttes doivent être reliées les unes aux autres.

L’organisation évoquée plus haut de et avec des gens potentiellement exclus, en dehors de nos cercles étroits, ne procède pas d’assemblées générales ni de réunions de groupes. C’est seulement par des contacts sociaux, de porte à porte, d’immeuble à immeuble, de rue à rue, que peuvent se construire des rapports de confiance avec des personnes qui se sentent étrangères à notre culture de l’organisation politique, ce parfois à juste titre. Avec un peu de chance, ce rapport de confiance peut évoluer vers des assemblées de locataires voire même une résistance à des rénovations conduisant à l’augmentation des loyers. Il n’y a pas davantage lieu de romantiser ou de glorifier le travail commun avec d’autres exclus, que de penser que nous parviendrons ainsi à une reconnaissance fonda­mentale et mutuelle dans nos différences et nos contra­dictions. Le rapport que nous voulons avec d’autres personnes n’est pas tactique, il est social. Et pour ça, nul besoin d’ajourner nos positions radicales concernant le processus de gentrification – on ne s’adresse pas aux autres selon leur faciès. De toutes façons, faire de la lèche n’apporte rien. On se rend compte nous-mêmes tout de suite si quelqu’un veut nous entuber. Les gens ne sont pas cons. Pas plus cons que nous. C’est en tant que personnes que nous allons à la rencontre d’autres personnes – et c’est tout. Mais il faut bien dire que le fait de chercher le contact avec d’autres groupes voire couches sociales, est à mille lieues des standards de la pratique radicale dans le milieu subculturel.

Sauve mon projet, je t’en prie…Les campagnes pour les espaces libres, pour prendre cet exemple, ne s’adressent aujourd’hui qu’au propre biotope, menacé par l’éclat tapageur de la ville. Quand est-ce que l’on a essayé de nouer, d’expérimenter, voulu un lien avec d’autres luttes ou d’autres réalités sociales ? Une telle approche serait pourtant aux antipodes de la pratique bien connue visant, pour des raisons tactiques, à rechercher un large écho dans la société pour sauver son propre Wagenburg25 ou Hausprojekt26 quand celui-ci se voit menacé. Quand un Hausprojekt cherche aujourd’hui le soutien de Schulz27 ou qu’un Wagenburg pose son veto à des occupations qui pourraient le soutenir, afin de ménager ses positions dans la négociation – cela veut dire beaucoup de choses, mais ne parle pas en faveur d’un rapport politiquement militant vis-à-vis de la gentrification. Même si ce rapport est volontiers mis en scène et surjoué pour obtenir une soli­darisation politique. Sans un ancrage social auquel on travaillerait indépendamment de l’agenda des expulsions, il ne nous reste qu’à intervenir au niveau d’indignes intrigues. Cela peut éventuellement permettre de conser­ver son terrain ou son immeuble – mais on touche vrai­ment à la fin de la politique. Cela peut en outre faire du projet un inconvénient pour la suite.

Le sénat, les forces motrices de la gentrification et les appareils de répression semblent aujourd’hui quelque peu nerveux, alors que les actions militantes contre la gentri­fication au sens large rencontrent un écho favorable dans la population, révélant ainsi un potentiel plus grand. Si l’on parvient à établir les liaisons sociales proposées plus haut avec différentes couches d’exclus au cours du processus de relégation, la situation peut devenir vraiment inconfortable pour ceux qui nous gouvernent. Nous sommes invités à faire entendre dans la ville une voix laissant craindre le pire aux investisseurs ; qui incite les exclus et les superflus à chercher et à trouver leur place dans le combat en faveur d’une ville sociale. Une voix qui pourrisse la ruée néolibérale sur la capitale – tellement cool et prometteuse de tant de profits – et occasionnent des dommages significatifs à son image. Il faut que la construction de logements privés dans le centre-ville ne rapporte plus rien, ni aux architectes, ni aux constructeurs et constructrices, ni aux entreprises pas plus que politiquement, au sénat et aux administrations d’arron­dissements.

Nous plaidons pour une campagne de dégentrification pratique et sociale : détruisons, à partir d’un ancrage social, ce qui nous détruit. Nous restons tous – à l’exception des sujets néolibéraux : qu’ils dégagent, eux et leur merde, de tous les quartiers en lutte. Notre objectif à moyen terme n’est rien moins que la ruine de la ville entreprise. Et quand nous l’aurons atteint, nous pourrons nous réapproprier aussi les moyens de production et ériger la ville sociale en tant que telle.

En route…

Bureau de la lutte contre le crime

Berlin, janvier 2010

p { margin-bottom: 0.21cm; }

1 La ville de Berlin est gouvernée par un « sénat ». La coalition actuellement au pouvoir est constituée du SPD (parti socialiste), Die Linke et des Grünen (les Verts).

2 cf. note 4.

3 « RER » circulaire à Berlin, délimitant le centre des arrondissements périphériques.

4 Le terme de militance (Militanz) désigne en allemand, comme défini dans le texte, les formes de résistance incluant l’action directe. Cha­que fois qu’il apparaît, le terme de « militance » – ou l’adjectif « militant » correspondant -, renvoie à cette définition.

5 Le Mietshäusersyndikat est une structure qui fournit des crédits à très bas taux pour l’achat d’immeubles dédiés à des projets collectifs et alternatifs d’habitation.

6 Verfassungschutz : « protection de la constitution », organe institutionnel et de renseignement veillant au respect de la constitution allemande.

7 Ingeborg Junge-Reyer : sénatrice chargée du développement urbain.

8 Les « groupes de construction » ne sont pas des entreprises de BTP. Il s’agit de groupes d’intérêts constitués afin de construire un immeuble (sans passer par un promoteur), chacune des parties (des individus) se retrouvant au final propriétaire de son logement.

9 Maire SPD de Berlin.

10 Mediaspree est le nom d’un vaste projet d’aménagement et de privatisation des berges de la Spree (cours d’eau traversant Berlin) au profit de grands groupes de communication et de medias.

11 La O2 Arena, une immense salle de spectacle, s’inscrit dans le cadre du projet Mediaspree. O2 est l’un des principaux prestataires de téléphonie mobile en Allemagne. En plus de la hideuse O2 Arena, les berges de la Spree sont désormais parées d’immenses écrans faisant la promotion de spectacles de merde. p { margin-bottom: 0.21cm; }

12 Ministre de la défense, toujours en costard cravate avec sa mèche bien mise sur le côté, même quand il fait la tournée des troupes en Afghanistan.

13 Unterschicht : sous-classe, terme récemment introduit par les sociologues pour distinguer ce qui resterait de la classe ouvrière de ceux qui seraient complètement à la masse parce que trop pauvres et surtout trop bêtes.

14 « Mediaspree versenken » : « couler Mediaspree », intitulé de la campagne contre le projet Mediaspree.

p { margin-bottom: 0.21cm; }15 Slogan lancé par Wowereit pour caractériser Berlin, à la plus grande satisfaction des bobos.

16 « Soziale Stadt » : « Ville sociale », intitulé du programme de développement social et urbain mené par la municipalité dans les quartiers « défavorisés ». Il équivaut aux programmes français de la politique de la ville.

17 Carloft : immeuble de standing récemment construit dans le quartier populaire de Kreuzberg pour permettre à de riches propriétaires de garer leur voiture sur la terrasse de leur appartement. Cet immeuble a été l’objet d’attaques incessantes et est aujourd’hui protégé nuit et jour par deux gardiens. Pourtant, il n’a trouvé que peu d’acquéreurs.

18 WBA ,« Wir bleiben alle » : « Nous restons tous » : à la fois structure de coordination des différents Hausprojekts et campagne pour de nouveaux squats.

19 Squat Tempelhof : campagne ayant pour but l’occupation du terrain de l’ancien aéroport de Tempelhof, en plein centre de Berlin. La tentative d’occupation du 20 juin 2009 a échoué. Le 8 mai 2010, le terrain a été officiellement ouvert au public. Mais géré par une entreprise privée, il reste cerclé de grillage et à la différence des parcs de la ville, il est fermé la nuit. Le sénat compte y construire des immeubles pour la classe moyenne et à la fin des années 2010, le terrain sera aménagé en un parc destiné au même public. Tempelhof constitue un espace stratégique dans la politique urbaine : il permet au sénat d’ouvrir un nouveau front dans la conquête du quartier de Neukölln et de prendre Kreuzberg à rebours.

20 Le management de quartier équivaut à la politique de la ville en France.

21 Kastanienallee à Prenzlauerberg.

22 La « Task Force Okerstrasse » est un projet du quartier management (i.e. du bureau de la politique de la ville) du Schillerkiez, un quartier d’habitation de Neukölln jouxtant l’ancien aéroport de Tempelhof. Il se donne pour objectifs « la sécurité et la propreté » dans le quartier et désigne comme obstacles pour y parvenir : les Roms et les travailleurs saisonniers d’Europe de l’est vivant dans certains immeubles de la Okerstrasse ainsi que les personnes buvant des bières sur la Schillerpromenade. Une « Task Force » placée sous l’égide du chargé de mission à l’intégration (SPD) de l’arrondissement et réunissant l’ensemble des services sociaux, les directeurs d’école et la police, a été mis en place pour mener à bien ce projet. Dès qu’ils en ont eu connaissance, les habitants du quartier ont organisé la résistance contre ce projet.

23 Minijob : un petit boulot à temps partiel rémunéré 400 euros par mois.

24 Militante Untersuchung : recherche militante. Concept développé dans les années 70, visant à créer des liens avec les ouvriers dans les usines.

25 Lieu de vie collectif en roulottes, caravanes etc…

26 Immeuble (généralement ancien squat) où différents aspects de la vie sont envisagés de manière collective par les locataires.

27 Maire de l’arrondissement de Kreuzberg.

N’avons-nous pas besoin d’un forum social de mise en réseau permettant des réflexions stratégiques ? Celui-ci doit impérativement reposer sur des structures a) extraparlementaires et b) anti-hiérarchiques afin de pouvoir mener de l’avant des luttes émancipatrices.

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