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January 14, 2011

Document de discussion pour un nouveau départ dans le vent froid de la liberté

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Texte présenté au congrès autonome de Hambourg en octobre 2009

Le temps de l’auto-suffisance doit avoir une fin.

Notre ton pourra sembler rude à certains. Il peut aisément le devenir dès lors qu’il est question de personnes qui nous sont chères, de celles et de ceux avec qui nous avons mené par le passé des réflexions libératrices à foison et avons tenté différentes voies afin de nous changer et de changer le monde. Des expériences communes qui, aussi réduites qu’elles aient été, nous tiennent plus qu’à cœur. Si vous vous sentez visés par l’une ou l’autre des critiques à venir, essayez de garder cela à l’esprit et ne vous repliez pas tout de suite sur la défensive. Nous voulons continuer ensemble, sans quoi ce texte n’existerait pas.

Nous voulons nous donner la peine de nous retrouver. De dégager à partir du débat ouvrant cette rencontre les idées, critiques et propositions quant au « Et maintenant ? » et de voir comment ces dernières pourraient s’articuler dans le cadre d’une discussion. S’il s’avère que certaines positions s’excluent mutuellement, il conviendra d’en prendre acte et de tirer les conclusions afférentes : cela peut aussi vouloir dire : se séparer. Il est possible que nous butions sur un point où notre base commune nous file comme du sable entre les doigts, où une discussion commune ne mène nulle part ailleurs que dans le triste désert habituel. Les camarades qui ont préparé le congrès ont clairement fait savoir qu’ils ne voulaient pas d’échange se réduisant à un cercle d’experts sur des thèmes donnés, ni de grand discours à la tribune. Nous ajoutons : nous ne voulons pas de mise en juxtaposition de contradictions sans cesse redécouvertes, sans rapport les unes avec les autres et surtout sans conséquences. Près de 20 ans après que le texte « 3:1 – Conflit de classe, racisme, sexisme »1 a soulevé dans nos cercles le problème de la triple oppression, nous ne pouvons pas nous contenter d’expliquer, encore et toujours, qu’il n’y a pas une seule et unique contradiction principale. Mais ce constat reste insuffisant. Le problème réside autant dans l’atomisation en domaines d’intervention et par conséquent, dans l’émergence de spécialistes, que dans le fait que les pièces du puzzle ne soient réassemblées par la suite en une image d’ensemble. Mais il n’y a pas que cela.

Nous ne parvenons à effleurer ici que quelques difficultés. Notamment parce que nous sommes trop peu pour le faire de manière plus complète. Au congrès de Hambourg, nous serons plus nombreux et si tout se passe bien, nous pourrions développer ici et là quelque chose comme de l’intelligence collective. Comment sinon parvenir à prendre en compte les multiples expériences et perspectives ? Mais un week-end, c’est encore trop court pour élaborer une vraie stratégie. Qu’est-ce que la critique à la hauteur du temps ? En faisant de l’appel à tout détruire une incantation, certains d’entre nous éludent certaines questions : l’état et le capital n’entendent pas abolir la sociabilité en soi : s’ils décident de mettre en pièce toute collectivité incontrôlable, c’est pour la réagencer selon leur propre logique. Transformation, c’est là précisément ce dont il s’agit. D’autres encore ne se fourvoient pas moins en cherchant à mettre à jour ces processus, de façon toujours plus sophistiquée, plutôt que d’agir conformément aux connaissances qui en découlent.

Un des objectifs du congrès pourrait être de se mettre d’accord sur deux ou trois questions dont nous pourrions tous débattre au cours de l’année à venir. Et, en lien avec cela, de développer une structure concrète pour ces discussions, ce qui revient à formuler une proposition d’organisation : rencontres locales et interrégionales, multiplication des cercles de discussion, retours critiques de ces discussions sur nos propres pratiques, entente sur un canal de débat. Comment généraliser la discussion ? Comment diffuser les idées et les textes qui nous semblent importants dans la perspective de dégager une base commune et de collectiviser notre savoir, pour pouvoir parler de la même chose, tout simplement. Nous souhaitons notamment publier à intervalles réguliers dans nos médias des textes et matériaux de discussion émanant de ces cercles-ci – mais aussi d’autres. Nous sommes d’avis en tout cas qu’il conviendrait de consacrer beaucoup plus de temps et d’énergie à nos propres formes et moyens d’expression, plutôt que de nous perdre en commentaires de la presse bourgeoise.

Une telle proposition d’organisation suppose aussi de penser aux compagnes et compagnons de route potentiel_les. Nous agissons dans la rue avec différentes personnes qui pourtant ne se retrouvent pas dans nos structures. Nos structures autoorganisées sont souvent fermées et peuvent paraître élitaires. Il est vrai qu’il faut avoir les idées claires sur tout un tas de choses, connaître les codes et se comporter en conséquence, afin d’être accepté. De même, il y a certainement des personnes avec lesquelles nous discuterions volontiers qui ne se retrouvent pas dans la définition d’autonome. Nous sommes nous-mêmes tiraillés entre deux positions. D’un côté, les autonomes sont partisans d’une séparation poussée de la société – tout en entretenant de manière la plus paradoxale qui soit des contacts intensifs avec les Verts (Die Grünen) et le parti de gauche (Die Linke), en fricotant avec la presse et des fondations. « Autonome » reste d’autre part synonyme d’une certaine détermination et intransigeance vis-à-vis de l’état et du capitalisme, de confrontation dans la rue qu’elle soit visible pour tous au niveau des actions militantes du black bloc, ou invisible la nuit. Les autonomes sont partisans de stratégies de la provocation et d’une perspective d’aggravation des rapports sociaux – sans omettre la quête du tout autre tout ; de la création et de la réappropriation combative des relations, d’espaces libres et de structures s’efforçant d’échapper au contrôle de l’état, dans la perspective de tisser avec ces fils un tissu social complètement différent. Si c’est cela que les gens rattachent au concept d’autonomie, alors tant mieux.

Et malgré tous les motifs d’insatisfaction dont il faut bien reconnaître que nous n’avons jamais été avares : comparé aux autres forces politiques, les anarchistes et les autonomes sont toujours bien là. Nos positions aujourd’hui se trouvent souvent au centre des débats, débats autour de la guerre et de la paix, de la globalisation, de la génétique, de l’anti-nucléaire, etc., et ce pas seulement dans la rue, mais également quant à la détermination de contenus politiques. Dans certains domaines qui sont loin d’être insignifiants pour la vie quotidienne et la survie – habiter et travailler ensemble, lutter contre la restructuration des quartiers dans lesquels nous vivons – nous sommes présents et faisons de l’idée de collectifs et de coopération des expériences concrètes : c’est, ensemble, tout simplement que nous pouvons parvenir à contrer au mieux la monotonie triste et isolée de la société de valorisation. S’organiser dans cet objectif, c’est de cela dont nous voulons parler ici, car le système ne peut pas constituer pour nous une alternative. La perspective du travail salarié à vie pour finalement tomber malade et crever seul dans son coin, nous est bien trop horrible. En outre – quel autre lieu que des collectifs à créer soi-même pourrait-il y avoir pour tout les « loser » que produit ce système ? Des administrations étatiques de la misère, des établissements dédiés à l’urgence sociale ? Des établissements de recherches sociologiques et des réserves ? Nous pensons qu’il s’agit aujourd’hui comme hier de s’attaquer à la chose par en bas. De nous considérer jusque dans notre chair comme une partie des luttes sociales qui s’annoncent, de nous immiscer personnellement, avec toute notre vie, dans la prochaine tentative de renverser les conditions actuelles.

Cela promet pas mal d’inconfort. Pour beaucoup de ceux avec lesquels nous parlons, ce que nous faisons est loin d’être faux. Même s’ils pensent ne pas pouvoir ou vouloir le faire eux-mêmes. Mais s’il est vrai que nous nous attirons probablement des problèmes sans pourtant jamais sortir des contradictions, il est tout aussi vrai que se séparer de ses propres idéaux ne met personne à l’abri d’une vie éreintante, ni de nouvelles contradictions avec le système. Tous les êtres vivants agissent en contradiction avec le processus de valorisation auquel ils sont soumis. C’est de là dont nous partons. Mais autant les circonstances actuelles nous plongent dans des contradictions, autant nous pouvons toujours essayer d’influer sur le lieu, le moment et la forme de la confrontation.

Ce n’est pas nous qui inventons la confrontation, la question est : comment nous y positionnons-nous ? Car l’inaction est tout sauf sans conséquences. Comment relevons-nous les attaques continuelles des agents du capital ? Voilà les conditions qui nous sont posées, la guerre sociale dans laquelle nous agissons – d’une manière ou d’une autre. C’est de cela dont il s’agit. Voilà pourquoi le slogan « Soyez aussi radicaux que les circonstances » nous apparaît toujours aussi percutant. Que ce soit dans l’analyse des conditions actuelles ou dans la tentative de comprendre vraiment l’attaque sociale présente, nombreux sont les points au niveau desquels nous nous barrons nous-mêmes la route. Nous bloquons sur des analyses, certes vraies sur le fond, mais pas complètement mises à jour, ce qui nous conduit à combattre des bastions ennemis presque abandonnés – l’idée du progrès par exemple – ou à nous installer bien confortablement dans des petites niches sociales, devenant ainsi un groupe à problèmes que l’état a bien en main. Ce en tant que black bloc, comme en tant que hippies qui font tout eux-mêmes ou encore comme touristes intellectuels de congrès. Mais pour rester imprévisibles, il nous faut sans relâche faire de nouveaux pas en avant. À ce niveau, nous devons nous demander, indépendamment des divers modes d’appréhension des conditions objectives des luttes sociales, si nous sommes encore prêts à faire ces pas, si moi, toi et nous voulons vraiment encore changer radicalement les conditions actuelles. Quelles voies et quelles possibilités se présentent à nous pour continuer à péter la gueule au système pour ce qu’il est aujourd’hui, et ce aussi et avant tout de manière pratique ?

Nous puisons aujourd’hui notre inspiration essentiellement dans l’idée d’insurrection que nous tenons des évènements qui se sont produits ces dernières années en France et en Grèce. Ce n’est pas la première fois dans l’histoire que l’on fait l’expérience de l’insurrection, mais d’une certaine façon, celle-ci a échappé à notre conscience et à nos réflexions tactiques. Il faut donc que nous la réinventions dans les faits. Nous accordons à l’insurrection bien plus qu’une pure dimension militaire. Il s’agit certes d’une stratégie dans laquelle la violence politique joue un rôle et en même temps, elle est davantage qu’un crescendo de militance ou de toujours plus d’émeutes. Il s’agit de vivre l’idée de libération de la domination dans nos luttes. À l’idée d’insurrection se rattache un décalage de perspective, une orientation vers d’autres buts.

Il s’agit de tirer les conclusions pratiques des nombreuses critiques formulées ces dernières années et d’attaquer le capitalisme non pas dans ses formes historiquement consolidées, mais en tant qu’entrelacs toujours fragiles de relations sociales. De viser juste à côté des fortifications du pouvoir ce qui maintient le système en fonctionnement – la circulation, plutôt que de prendre en ligne de mire les institutions. Il s’agit de décaler l’angle sous lequel nous pensons la société, un décalage qui nous amène à nous demander à nouveau avec qui nous nous lions. Visant juste à côté des représentant_es, nous voulons parler directement aux gens que ces derniers sont censés représenter. Selon nous, la question de savoir pourquoi autant de gens ne font pas parler d’eux, pourquoi ils ne prennent pas leur vie eux-mêmes en main, reste entièrement ouverte. Nous ne sommes pas des sociologues. Nous ne voulons ni mener de sondages, ni redéfinir les circonstances actuelles de déplorables en révolutionnaires. Nous voulons tenter quelque chose. Tout le secret réside dans le fait de commencer vraiment ! Pourquoi l’impossible aujourd’hui serait plus impossible qu’avant ? Il se pourrait finalement que ce ne soit pas une question de violence et de rêveries qui retienne les gens de lutter avec nous, mais plutôt un manque de confiance parce que nous ne faisons souvent que parler comme des politicien_nes. Il s’agit de développer une vision des choses qui nous offre comme à Janus la capacité de regarder à la fois vers l’avant et vers l’arrière, rendant possible une défense offensive : défendre ce que nous avons atteint sans constituer un nouvel establishment. Changer le monde, sans prendre le pouvoir – et s’attacher toujours et encore à nous interroger comme les camarades grecs : « et après que nous aurons tout brûlé ? ».

Ce que nous faisons communément n’est pas faux. Il faut contrer les nazis, défendre les maisons communes, parler de cette guerre sociale qui pénètre chaque jour un peu plus notre vie. Il est conséquent et nécessaire d’être solidaire des réfugiés et des prisonniers, de monter nos propres journaux, cuisines populaires, structures d’aide juridique etc. Tout cela, et bien plus encore, est juste et bien. Mais nos discussions et par conséquent, nos stratégies, ne le sont pas. Cela ne signifie pas nécessairement qu’elles sont mauvaises. Mais elles sont tout bonnement insuffisantes, car nous ne les testons pas assez sur la réalité.

Nos stratégies ne changent pas au même tempo que la réalité sociale, nous sommes souvent à la traîne des changements opérés dans les conditions de vie : l’acceptation générale de la pauvreté ne cesse de s’étendre, de doubles standards qui ne valent plus uniquement pour le sud, mais pour notre propre réalité de vie. Il faudrait comprendre que nous vivons dans une société où les frontières extérieures ne sont plus les seules auxquelles un nouveau colonialisme légitime des agressions racistes, où la guerre permet d’intégrer la violence politique dans le quotidien d’une manière radicalement différente de ce qui avait cours pendant la guerre froide. La façade de cette hypocrite paix sociale s’effrite par pans entiers. Bien campé dans cette absence de perspectives qui ne fait que s’étendre, ce putain de système continue d’exister sans trouble majeur. S’étant affranchi de toute promesse d’avenir à la masse des êtres humains, il perdure. Et nous-mêmes, nous ne sommes pas moins paumés au milieu de tout ça – nous faisons partie bien plus que nous ne le souhaiterions de cette société schizophrène et pourrie. Et c’est précisément de cela dont il faut que l’on parle si nous voulons changer quelque chose à cette absence de repères, sans nous suspendre pour autant à de faux rêves, qu’il s’agisse de la niche autonome ou d’un quelconque sujet révolutionnaire.

Roll the roll-back back

Pour ceux qui peuvent se souvenir du temps d’avant King Kohl2, le terme de roll-back englobe de multiples aspects. Nous en avions alors débattu jusqu’à plus soif, imaginant le pire, comme bien souvent, longtemps avant de ressentir la violence d’un changement réel. Mais alors que nous nous trouvons aujourd’hui en plein dedans, les nerfs critiques semblent bien engourdis. Les tentatives de compréhension de l’action en profondeur de l’attaque opérée par Thatcher et consorts se font rares, à plus forte raison dans les discussions générales entre camarades sur ce que nous partageons – laissons de côté celles, nombreuses, sur les livres et analyses d’expert_es sur la situation mondiale. À travers cette attaque, il s’agissait d’anéantir, de réduire au silence, à l’oubli, toute opposition sociale fondamentale – tabula rasa au bénéfice de l’ingénierie sociale déployée sur un monde dévasté.

La réaction chamboule certes notre vie de fond en comble, et jusqu’à notre perception même, mais elle ne peut pas nous contraindre à nous dissoudre complètement dans le travail et la consommation. Heureusement qu’il y a des expériences historiques, mais également des expériences de vie sans cesse renouvelées, pour nous permettre de penser différemment, de discuter autrement les uns avec les autres et même d’agir collectivement différemment de ce que prévoient les curriculum vitae, les instructions du jobcenter, les compagnies d’assurance, les travailleurs sociaux, etc. Cet « autrement » ne s’impose pas à nous parce que nous serions particulièrement futés, mais seulement si et à partir du moment où nous nous jetons dans la confrontation : avec l’état, la famille, le patron, les colocs, la société de consommation, l’industrie nucléaire, les relations amoureuses, en un mot : le monde.

Donner une interprétation personnelle aux leçons tirées de cette confrontation, penser que nos aptitudes personnelles, notre caractère, notre QI ou notre formation de cadre nous rendraient plus à même que d’autres de percer à jour le système, ceci est partie intégrante du roll-back, partie intégrante du processus d’individualisation, partie intégrante de la corruption. Historiquement, une telle interprétation a toujours conduit dans l’impasse de l’avant-gardisme. Trop souvent, notre pensée se focalise sur le produit – c’est typique du capitalisme – tout en ignorant le processus de production. Comment se fait-il que je comprenne des choses qui ne sont manifestement pas claires pour d’autres ou qui, à tout le moins, ne semblent jouer aucun rôle dans leur vie ? Cette question est souvent appréhendée non comme étant née du conflit, mais émanant de nous de manière statique : le savoir comme propriété privée. Mais penser l’homme indépendamment de son action en relation avec d’autres, même brièvement, est une fiction. Et elle se révèle très fonctionnelle pour le capitalisme en ce qu’elle présente un noyau individualisé à des fins de désossage statistique et de réagencement social-technocratique de la société et ce, généralement au profit du pouvoir.

Nous avons coutume de nous envisager comme unités plutôt qu’en termes de relations. Nous passons un temps fou à réfléchir aux identités et à la façon dont nous sommes devenus ce que nous sommes. Pourtant, c’est ce qui se passe entre nous qui est décisif. Si nous défendons l’idée que le capitalisme ne peut en aucun cas être pensé comme une institution et si nous estimons qu’il faut se concentrer sur la manière dont il fonctionne, cette approche doit également valoir pour nous en tant que personnes. Si le pouvoir est fluide et opère à travers nous tous, notre libération dépend aussi de notre capacité à amener notre pensée et notre action au-delà des blocages qui nous maintiennent dans l’habituel. Tous, à chaque instant, nous sommes assurément quelqu’un. Mais peut-être cela n’a-t-il tout simplement aucune importance.

Y compris sur les questions de protection sociale, les positions des autonomes et celles de la société ne sont pas si éloignées les unes des autres. En l’absence de discussions sérieuses sur la façon de constituer des structures collectives sur lesquelles des camarades âgés ou malades pourraient compter, de nombreux autonomes, au lieu de bâtir des relations sociales solides, consacrent l’essentiel de leurs forces et de leur temps à assurer leur situation matérielle personnelle. L’image que les autonomes renvoient traditionnellement d’eux-mêmes repose sur la maxime « Vit sauvagement et dangereusement !». Nul ne soupçonnait, apparemment, après que l’état ouest-allemand, suite à l’effondrement de « l’alternative » socialiste, ne daigna plus souligner le caractère « social » de l’économie de marché et assurer une protection suffisante à ses citoyen_nes, la puissance des angoisses existentielles qui allaient également nous assaillir. Ce qui, dans les années 80, figées politiquement comme dans du ciment, constituait une rupture avec l’état social désireux de tout intégrer contre le socialisme, nous apparaît aujourd’hui sous un jour radicalement différent. Ceci ne découlant pas uniquement d’une appréciation erronée de notre autonomie effective vis-à-vis de la société, mais en raison de la force réelle d’un mouvement révolutionnaire que nous avons du mal à nous représenter aujourd’hui. Les récits de camarades qui, dans les années 70, avaient envoyé balader études, héritage et boulot pour la révolution, une hypothèse alors réaliste et dont tout dépendait, nous font aujourd’hui l’effet de contes pour enfants. Rupture pour un nouveau départ. Cet ici et maintenant a succombé quelque part en route, il s’est figé sur des autocollants et dans des styles de vie sans que nous n’en ayons vraiment saisi le comment ni le pourquoi. Ce n’était certainement pas à Stammheim3, et à peine dans la peur suscitée par cette prison. L’expérience de la défaite, qu’elle nous ait été transmise par les camarades ou que nous l’ayons directement subie, l’explique peut-être en partie. Mais cette perte renvoie surtout à la privatisation générale, forant dans nos désirs et transformant bien plus profondément nos besoins que ce que ces fiers individus autonomes ne veulent bien l’admettre.

Les petits secrets de consommation privée ou ceux entourant les compromis avec l’establishment – qu’il s’agisse de carrière professionnelle, du petit bonheur à deux ou de l’accumulation de savoir filant à côté du collectif – sont effectivement devenus, au fil du temps, des pratiques courantes. L’exception qui ne faisait d’abord que confirmer la règle a évolué vers la normalité de la débrouille individuelle, de la carrière intellectuelle déconnectée du débat politique et pour laquelle tant de choses sont susceptibles après coup de rapporter gros. Les angoisses existentielles ne provoquent en nous des réactions guère différentes du reste de la population : sauve qui peut ! seul ou au plus à deux.

Retour sur terre

Ainsi, nous proposons une prise de distance vis-à-vis de l’égocentrisme subculturel ou, pour l’exprimer en positif, une ouverture en direction de toutes les personnes dans la société qui pourraient avoir un intérêt à s’opposer aux conditions actuelles et à s’engager en faveur de la libération. Ce que nous entendons par là, c’est une ouverture en direction de personnes concrètes et NON vers des institutions comme les églises, les syndicats ou les partis.

Comment y parvenir

SANS 1. tomber dans un populisme abêtissant – comme cela peut être le cas si l’on se contente de se saisir de thèmes jouissant d’une relative popularité afin de produire, à la manière des partis politiques, des effets de notoriété et d’adhésion ;

SANS 2. tomber à nouveau dans le panneau de conceptions romantiques des sujets révolutionnaires – que nous admirons certes abstraitement, mais qui au moment décisif sont toujours d’autres que nous-mêmes, habitant toujours ailleurs et vivant à d’autres époques ;

SANS 3. bloquer sur les différentes combinaisons de considérations surobjectivées quant aux chances, aux dangers et aux probabilités d’un changement social – ce qui signifierait adopter la perspective de l’état, de l’administration, de conseils politiques scientifique ou économique, sans pouvoir décider de la moindre chose – c’est-à-dire :

SANS nous oublier nous-mêmes.

Aller à la rencontre de toutes sortes de personnes dans la société suppose que nous sachions où nous nous situons et ce que nous voulons. Il nous revient également de faire des propositions quant à la façon dont nous pensons pouvoir parvenir à quelque chose. Ceci pour nous-mêmes, mais pas exclusivement. Peut-être peut-on formuler cette perspective dans la tradition autonome en disant que nous entendons faire connaître à nouveau la politique de la première personne aux deuxième et troisième personnes – et pour cela, il semble nécessaire de rompre avec la politique telle qu’on l’entend communément.

Au lieu de « faire de la politique », nous devrions critiquer de la façon la plus véhémente qui soit cette légitimation de l’exclusion couramment appelée politique. Depuis la fin de la révolution française, celles et ceux que l’ont prend toujours « au sérieux » au moment décisif sont ceux qui prennent clairement leurs distances vis-à-vis de la plèbe dépourvue de titres de propriétés dès lors que celle-ci agit selon son propre intérêt et devient un danger pour le compromis passé entre les différentes fractions de possédants. Protéger la propriété privée, la sécurité contractuelle – c’est pour cela qu’il y a la politique, c’est à cette fin qu’elle est tolérée pour celles et ceux qui n’appartiennent pas aux élites. Les syndicats n’ont été autorisés en Allemagne qu’à partir du moment où l’exemple de l’Angleterre eut démontré aux soi-disant socio-réformateurs de la classe dominante que ces derniers constituaient une arme efficace contre les casseurs de machines. Et la première mesure prise par ces nouveaux syndicats fut d’exclure des caisses de solidarité les personnes prises en train de voler. Ils combattirent la lutte née de l’expérience quotidienne de la classe laborieuse contre le travail salarié et soutinrent en lieu et place la diffusion d’une identité positive de l’ouvrier, de la classe ouvrière, sa prétendue assiduité, son honnêteté, sa loyauté. C’est sans aucun regret que nous pouvons jeter cette politique par-dessus bord.

Surmonter notre isolement, cette question a souvent été abordée de manière abstraite, que ce soit au cours de débats sur l’attaque sociale – comment entrer en contact avec les luttes du travail et les manifs du lundi 4 ? – ou dans la recherche de coopérations possibles entre noirs et blancs dans le combat contre le régime des frontières, les expulsions et les illégalisations, et plus loin, contre les racines chauvines et impérialistes de cette situation et le renouveau guerrier du colonialisme. Sur ce point, souligner l’importance de ces préoccupations nous semble insuffisant à susciter la motivation nécessaire pour éradiquer vraiment dans notre vie quotidienne les distinctions fondées sur la race, la classe et le genre. Mais la confrontation sociale au sein de laquelle nous ne parvenons pas assez à surmonter notre isolation existe bel et bien. Dans cette confrontation, nous ne cessons de vérifier que nous sommes insuffisamment préparés, que les évènements nous dépassent, que nous sommes de mille manières trop figés, trop traditionnels, trop impatients, trop aveuglés par la routine, trop renvoyé à la figure de l’ennemi. C’est seulement à partir de la compréhension des problèmes que ces réflexions contribuent à éclaircir que naissent la conscience, la langue et les possibilités d’un réel changement collectif.

Et nous serions bien avisés d’affûter cette langue dans la pratique. C’est-à-dire de nous jeter sur le champ, avec toutes nos contingences, dans la discussion avec des « gens normaux ». Nous tous. De réapprendre à nous exprimer, à expliquer ce que nous voulons réellement dire par « Make capitalism history », comment nous l’envisageons collectivement, et par conséquent pourquoi nous tenons pour indispensable la destruction des institutions étatiques, dès à présent. De prendre le temps pour exprimer tout ceci de manière aussi précise possible. Plutôt que d’adapter notre message à un quelconque groupe-cible né de la statistique, nous devrions nous efforcer de rendre nos idées intelligibles à des interlocuteurs et interlocutrices réel_les. De dynamiser notre pensée et d’apprendre à nous bouger, à agir plutôt qu’à documenter – à penser davantage avec des verbes au lieu de nous perdre en querelles sur les sujets et les objets. Ceci pour apprendre à aimer les questions et pouvoir mieux récuser les réponses fausses. Tout porte à croire que les conditions sociales vont continuer à se durcir. Et la question de savoir si nous tablons politiquement sur la paupérisation ou sur la concientisation, sur la révolution ou sur la réforme, prend chaque jour une tournure plus académique, car si les sociaux-démocrates ne songent pas à jeter le capitaine par-dessus bord, les autonomes ne se demandent pas s’ils sont en position de force pour le faire. À l’exception de ceux dont les discours sonnent encore de gauche, mais qui acceptent le cadre des conditions actuelles et sont disposés à contribuer activement au sauvetage du capitalisme.

Nous aurons bientôt à entendre des propositions qui ne sont rien d’autre que « la même chose en vert ». Parce qu’il faut bien « faire quelque chose », parce que le temps presse. Subitement, la destruction sans fin de la planète devrait être un argument pour conserver le capitalisme. C’est d’une telle absurdité que nous y voyons effectivement l’opportunité de mettre en débat et d’attaquer le cadre de la logique dominante de valorisation – et avec elle, celle d’être compris dans l’ensemble. Nous n’avons plus à convaincre qui que ce soit de ce que notre mode de vie est néfaste. Et nous supposons que ce n’est pas peu de monde qui est prêt à tirer les conséquences de ce savoir ! Ce n’est pas d’un tournant écologique de la politique dont nous avons besoin, mais de la fin de l’écologie. Pas de nouvelles techniques de prolongation du pillage la planète, mais d’une approche de la nature qui ramène l’homme sur terre, dans le monde.

Nous manquons de compréhension commune de notre situation, de nous-mêmes dans la situation. Seule cette intelligence collective, positionnée de la misère est à même de constituer le point à partir duquel nous pourrons nous en échapper. Quant à savoir s’il convient de saluer la crise ou de la craindre, cette question n’est pertinente que dans la mesure où l’on s’interroge aussi sur la façon dont cela nous incite à l’action plutôt qu’à la résignation. Qu’est-ce qui peut bien aujourd’hui nous conduire à agir ? Ce qui nous stimule le plus en ce moment, c’est une série d’idées tournant autour de la notion d’insurrection. Il existe quelques textes sur le sujet, provenant principalement de France et d’Italie. Et par ailleurs des expériences pratiques telles qu’elles ont pu jaillir lors de la révolte de décembre dernier en Grèce mais aussi dans d’autres luttes sociales à travers le monde.

Loin de nous l’idée de vouloir récupérer ces luttes ou d’en faire un classement. Nous n’affirmons en rien que les combattants ont partagé un but ou une théorie. Pourtant : ces conflits nous parlent d’une certaine manière, car nous y croisons partout des gens qui n’ont plus envie de reproduire les erreurs du passé, qui ne veulent pas plus d’un nouveau leader que d’un autre état. Qui décident en assemblées et en conseils et qui ne veulent plus se dessaisir de leur voix. Ces gens sont parfois terriblement minoritaires – et les médias bourgeois les présenteront toujours comme tel même s’ils ne le sont précisément pas.

Il nous semble que les positions d’auto-organisation, d’action directe et de solidarité se retrouvent aujourd’hui en de nombreux endroits non plus à la marge mais au centre des mouvements sociaux. Ceci pour la simple et bonne raison que le baratin des partis de gouvernements jusqu’à celui des ONG – qui n’a rien à voir avec ces positions -, tout en voulant se faire passer pour un instrument de libération, s’autodiscrédite dès qu’il a la possibilité de se déployer un peu. Malheureusement, les guerres et les régimes autoritaires rendent en de nombreux endroits la situation tellement merdique que manifestement chaque discussion ou presque se voit étouffée dans le sang. Que la violence en vienne à dépasser un certain degré et les muses ne sont plus les seules à se taire entre les armes.

Des groupes comme Anarchists Against the Wall en Israël/Palestine luttent d’une certaine façon au niveau d’une guerre, où les expériences sociales sont quasiment impossibles – et tout seuls : ce que cela représente, on peut à peine se l’imaginer en Europe. Sans parler des tragédies qui se jouent dans des conflits comme ceux du Rwanda ou de la Tchétchénie. Le regain observé quant à une militarisation croissante de nos propres sociétés conduira peut-être à faire évoluer notre compréhension du monde. En tout cas, nous devrions être d’autant plus prudents avec nos jugements sur les mouvements d’émancipation en territoires de guerres, que la majorité d’entre nous n’a jamais fait un mètre dans les mocassins des intéressés. Et nul ne peut le souhaiter. Malgré tout, comment nous retrouver ? C’est là une tâche sacrément épineuse, mais non moins nécessaire.

Nous ne réussissons pas encore vraiment à nous penser, nous et les autres, de manière non-paternaliste, ensemble dans une perspective de combat. La lecture de textes rédigés à des périodes plus mouvementées met en évidence que la conscience se développe non pas de manière linéaire, mais progresse et retombe avec les luttes. Cela commence déjà au niveau de notre rapport à l’apprentissage. Notre problème ne réside pas dans le manque de savoir, mais le manque de savoir partagé. La restructuration de la société opérée selon les canons de la valorisabilité économique ne fait qu’accroître ce problème. Une fois le CV peaufiné, qui donc a du temps pour le monde ?

Il convient de développer une pratique commune nous permettant de prendre en compte les expériences des autres tout en essayant d’anticiper sur un monde où nous serions quitte de l’aménagement général, de la domestication et du joug du colonialisme. Et nous avons besoin d’endroits où nous pourrions expérimenter un tel mode d’action, partout et tous les jours. Il faut développer des formes de pratique nous plaçant en position d’agir durablement dans le quotidien et de mener des attaques sensibles. Quant à la question de savoir comment s’approprier davantage de savoir et de dextérité sur le plan pratique, il faudrait absolument en parler, mais ailleurs.

Prendre l’initiative

Le concept d’insurrection parle a priori à peu de monde dans ce pays. Ce qui n’est pas vraiment surprenant eu égard aux nombreuses tentatives avortées, que l’on pense à la république des conseils de Munich ou à 1918. L’histoire allemande nous a surtout légué une saine défiance vis-à-vis de la population. Mais autant la réflexion sur ce pan de l’histoire peut susciter l’impuissance, autant elle peut réveiller la soif d’action. La continuité meurtrière d’idéologies racistes comme elle s’est manifestée à Rostock-Lichtenhagen5 ou le nouvel essor des bandes fascistes se révèlent certes très déprimants. De là à en faire un argument contre l’incontrôlabilité des luttes sociales, c’est pour le moins paradoxal. L’idée même d’une insurrection aujourd’hui dans ce pays peut sembler tout sauf proche, mais quelle est l’alternative ? Continuer comme avant, nous l’excluons, l’écolo-fascisme aussi, et nous nous gardons bien d’un communisme qui se passerait de la population – nous ne voulons même pas savoir quel type de dictature veut instaurer la plupart de ceux qui en parlent.

Ce sur quoi nous pouvons réellement construire quelque chose, ce sont nos structures d’auto-organisation. Il ne nous reste d’autre possibilité que celle d’essayer de créer les conditions pour que davantage de personnes aient à l’avenir l’opportunité de continuer à évoluer. Dans quel sens ? Nous en débattons déjà en permanence. L’ambiance change, c’est un fait, de même que nous observons d’une manière générale un regain des débats et un intérêt croissant pour les idées anarchistes. Les gens évoluant en dehors du milieu autonome et placées en décrochage social sont elles aussi passablement énervées et en colère. Et si nous venons plus souvent d’autres horizons, ce ressenti est loin de nous être étranger. Un des premiers points autour desquels nous nous retrouvons, c’est en général la haine des flics, les occasions en sont hélas souvent tragiques.

Une chose est sûre : des insurrections ne s’organisent pas, des émeutes s’organisent. L’insurrection ne vient pas parce que nous la souhaiterions ardemment et elle ne vient pas plus vite si nous l’appelons plus fort de nos voeux. L’insurrection qui vient ne sera pas plus vraisemblable si nous nous y préparons. Mais la probabilité que le cours des choses emprunte une voie émancipatrice est certainement plus grande si nous le faisons. Comment aller au-delà des gestes témoignant d’une disposition à la confrontation pour développer les structures et tactiques nous permettant de dépasser nos faiblesses militaires ? Comment mieux saisir les processus d’effervescence sociale afin d’échanger sur la façon de freiner la logique capitaliste, d’ébranler massivement les conditions actuelles, mais aussi notre propre vie ?

Nous devons inventer une formation complète, mais surtout partagée entre tous, à l’insurrection qui vient : outre des analyses très fines nous permettant d’apprécier la situation et des capacités mentales et techniques nous plaçant vraiment en mesure d’attaquer, nous avons besoin de tout un tas de structures productives et défensives pour pouvoir supporter cette tension. Des structures qui nous permettent de survivre en réduisant notre dépendance vis-à-vis de l’establishment, tout en développant nos capacités défensives face à l’attaque de la réaction, inévitable dès lors que nous serons vraiment devenus une menace. Le concept d’insurrection recèle plus directement que toutes les luttes défensives des différents domaines d’intervention couverts par les autonomes la question de l’organisation, de même que celle de la confrontation directe. Qu’entend-t-on aujourd’hui par insurrection, dans un contexte d’armement extrêmement déséquilibré ou, pour être plus précis : celui de notre désarmement quasi total ? L’histoire des insurrections est sanglante et saturée de défaites. Pourtant, les changements survenus ces dernières années nous exhortent à tenir pour possible la perspective d’une insurrection dans le sens où nous l’entendons, une nouvelle internationale de combat.

Mais qu’entendons nous par insurrection ? Certains objecteront que la plupart des points abordés dans ce texte n’est pas nouvelle. C’est peut-être tout simplement que l’on a oublié les discussions menées par le passé dans les cercles autonomes, ainsi que les concepts auxquels les camarades avaient alors recours. A moins qu’ils ne circulent aujourd’hui sous la notion d’insurrection parce que des débats similaires ont été lancés dans d’autres pays avec cette terminologie. Mais il recèle à notre sens bien plus que ce que l’on veut bien penser. Il renvoie sur certains aspects au débat sur l’organisation des années 1990, au niveau de la critique de l’égocentrisme des autonomes notamment. Pourtant, force est de reconnaître que pas mal de choses ont changé depuis. De nouvelles strates, d’une élaboration plus fine, sont apparues dans l’appareil du pouvoir. D’anciens commentateurs critiques des autonomes – et l’on aurait tort de sous-estimer leur nombre – semblent actuellement se constituer en un camp néo-réformateur. Tout en conservant la rhétorique qu’ils présentaient autrefois comme critique, ils occupent la totalité des postes (souvent rémunérés) créés par les syndicats, les ONG et le parti de gauche (Linkspartei) aux fins de leur propre renouvellement. Un peu à la manière de cultures cellulaires. L’intérêt pour nous d’une discussion sur l’insurrection réside dans l’affirmation d’une position résolument hostile à la politique du réalisme (Realpolitik), cette dernière ne cessant de gagner en influence dans les cercles autonomes. Il s’agit pour nous de s’opposer à cette nouvelle étape de la récupération, de l’intégration de ceux des activistes avec lesquels les gouvernants comptent bien, en cas de doute, pouvoir « discuter raisonnablement » dans le sens correspondant à leur intérêt ; ceux qui veulent être pris au sérieux en tant que partenaires de négociation et porte-paroles. Ceux qui le cas échéant sont toujours disposés à prendre leurs distances vis-à-vis d’éléments incontrôlables. Nul état ne peut être constitué avec nous – pas même un état dissimulé derrière une « fédération mondiale de l’auto-administration ouvrière » comme le proposait récemment Karl-Heinz Roth6.

Cette évolution est bien plus avancée dans d’autres pays, ce qui explique peut-être que la critique sur ce point y soit apparue plus tôt que chez nous. Des groupes comme les Disobbedienti en Italie, les Lefties en Grèce ou les managers et manageuses professionnel_les de mouvements sociaux en Angleterre et aux USA s’attachent à rendre les formes autonomes d’organisation présentables dans les salons de la bonne société, à assaisonner le discours des élites de la langue des mouvements, de telle sorte que quand on y parle de révolution, nul ne puisse s’imaginer depuis longtemps déjà autre chose que des formations d’esclaves s’organisant de manière indépendante. Mais nous considérons qu’il est déjà trop tard pour mettre en débat ces évolutions observées également chez nous.

L’insurrection comme art d’empêcher la sclérose

Une insurrection n’est ni une émeute ni une révolution, et elle est plus que la ligne droite qui irait de l’une à l’autre. C’est avant tout un commencement, un nouveau départ hors d’un ordre irrémédiablement figé et destructeur. Se révolter constitue une expérience importante et il nous faudra vraisemblablement participer à de nombreuses insurrections afin d’éprouver toute la force explosive de notre théorie et de notre pratique. Les chances que nous changions et que d’autres changent augmentent à mesure que les choses se mettent en mouvement, que les conditions actuelles sont disloquées et qu’elles sont mises – ne serait-ce que temporairement – hors de fonctionnement. Que l’on ne se plie plus aux instructions, que le monopole de la violence perd son emprise, que le cours de la production et des transports est consciemment interrompu, que le fonctionnement bien huilé des autorités et administrations est entravé, mais surtout : que la DISCUSSION COMMUNE sur le « et après ? » commence enfin, avec tout le monde et que tous les moyens sont mis en œuvre pour la laisser ouverte.

Œuvrer sans relâche à ce que tous se lèvent du canapé, s’éloignent de la télé et de l’ordi et aillent dans la rue – c’est ce que l’on pouvait lire sur la banderole tendue par quelques personnes devant les caméras après l’attaque d’une chaîne de télévision grecque pendant la révolte de décembre. Une revendication qui n’était plus portée à un gouvernement ou à quelqu’autres représentants d’intérêts, une revendication adressée à tous, y compris à nous-mêmes. JUST DO IT !

Nous nous saisissons de l’insurrection comme d’une possibilité pratique pour mettre en mouvement les conditions actuelles, ainsi que nous-mêmes, et pour créer des situations permettant de bloquer le capitalisme et le fonctionnement de ses agences. Pas comme une fin en soi, mais pour dégager de la place et surtout du temps pour d’autres formes d’organisation, directes. Beaucoup savent combien de choses peuvent se produire pendant une grève, ne serait-ce qu’à la fac, quand les gens ont enfin le temps de s’asseoir ensemble et de réfléchir ensemble, au lieu de courir d’un rendez-vous au travail pour ensuite se rendre à une réunion, avant de rentrer faire les courses et de s’occuper des enfants. Si l’on dévalise le supermarché, on peut enfin concentrer notre énergie à autre chose qu’à gagner de l’argent. Et aux façons d’organiser la bouffe, le loyer et le reste autrement que par l’esclavage salarié et la propriété privée. En tout cas, l’euphorie des combats de rue – ou plus généralement, le désir que l’on en a – ne saurait nous laisser accaparer par l’idée que la confrontation directe constitue le cœur même de la chose. Elle en est le début, et c’est grandiose, mais elle n’est que ce par quoi le tout ne fait que commencer.

Une situation insurrectionnelle peut naître, elle peut être accentuée, mais on ne peut pas la créer. Parce que l’effervescence dans la société ne peut – et ne doit pas – être cartographiée. L’insurrection est l’adieu pratique à tous les plans d’organisation de la société, une fin de non-reçevoir à la statistique et aux calculs de risques. Le devenir d’une insurrection dépend de nous tous. L’insurrection est l’incarnation d’une situation ouverte. L’enjeu réside certainement dans le fait d’avoir la patience et la tolérance pour apporter continuellement des réponses spécifiques aux questions soulevées par une insurrection, et de ne pas recourir au pouvoir qu’elle confère pour freiner le mouvement au profit d’un petit groupe.

Il est impossible de séparer une situation insurrectionnelle de son lieu de déroulement, d’en abstraire méticuleusement les éléments et de les transposer 1 pour 1 à d’autres situations. Une insurrection est toujours concrète. La situation en Grèce est différente de la situation en France, de la situation en Allemagne, de la situation partout ailleurs. Une proposition nous a beaucoup plu : se représenter l’insurrection non pas de manière quantitative, comme un virus se propageant, mais autour de l’idée de résonance. Un peu comme un thème musical qui pourrait être entendu par différentes oreilles tout en étant compris, permettant des interprétations et des transpositions spécifiques dans de nombreuses mélodies, chacune étant unique tout en faisant partie d’un même morceau, le même détournement du sempiternel Hänschen-Klein. Free Jazz au meilleur sens du terme.

Reformgruppe der Reformgruppe Süd-Ost7

2 Helmut Kohl, chancelier allemand de 1982 à 1998.

3 La prison de Stammheim est une prison de haute-sécurité construite dans les années 60. Les prisonniers de la RAF y furent incarcérés à l isolement complet et plusieurs d entre eux y périrent : Ulrike Meinhof, Andreas Baader, Gudrun Ensslin et Jan-Carl Raspe.

4 Des manifs du lundi (Montagsdemo) ont eu lieu pendant de longs mois en 2004, au moment d’une grosse réforme de l’assurance-chômage mettant fin notamment à la dégressivité des allocations pour faire basculer de nombreux chômeurs dans un système à taux unique et minimal (359 euros par mois) de prestations.

5 En août 1992, un foyer de demandeurs d’asile situé dans le quartier de Lichtenhagen à Rostock – ville du nord de l’Allemagne, en ancienne Allemagne de l’est – avait été la cible de violences xénophobes de la part de néo-nazis, sous les applaudissements de la population. La ville se montrait incapable depuis de nombreux mois de répondre aux besoins suscités par l’afflux de demandeurs d’asile.

6 Issu du mouvement étudiant des années 60, Karl-Heinz Roth s’appréhende comme un intellectuel/ une tête de file du courant opéraiste de l’autonomie allemande.

7 Groupe de réforme du groupe de réforme sud-est : « sud-est » renvoie à la désignation géographique du quartier de Kreuzberg, place forte des autonomes berlinois depuis les années 80.

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